Europe de l’Est et les tavailleurs saisonniers

En stand-by

d'Lëtzebuerger Land vom 10.04.2020

Ils voulaient mettre les voiles vers l’Ouest, mais le coronavirus les bloque à l’Est. Plusieurs centaines de milliers de travailleurs saisonniers d’Europe de l’Est qui migraient tous les ans à l’Ouest pour effectuer des travaux agricoles sont bloqués dans leurs pays. Le Covid-19 a créé une frontière invisible qui met en danger l’agriculture occidentale. Attendus en Europe de l’Ouest, les saisonniers de l’Est sont confinés chez eux. C’est le cas d’Adrian Stanica, 29 ans, qui vit avec son épouse et leur fille dans un petit studio dans la banlieue de Bucarest. « Nous somme confinés à la maison depuis la mi-mars, et ce n’est pas fini, déclare Adrian. Ce coronavirus a tout bloqué. J’ai compris qu’on devait rester enfermés chez nous pour empêcher le virus de se répandre. C’est une question de survie car nous sommes en pleine pandémie. Mais on doit aussi chercher d’autres solutions. Qu’est-ce qu’on va faire ? On va se bouffer les uns les autres enfermés dans nos maisons ? »

Adrian Stanica fait la navette entre l’est et l’ouest depuis cinq ans. « J’ai ramassé des pommes de terre et des fraises en Espagne, explique-t-il. Ensuite, j’ai cueilli des pommes et des poires en Italie et des tomates en Belgique. J’ai fait le tour de l’Europe, maintenant je suis chez moi partout. Mais ma famille reste en Roumanie parce que je ne veux pas quitter mon pays. Ce que je veux c’est travailler là où il y a du travail. » Mais l’apparition du coronavirus a bouleversé ses plans. Il s’apprêtait à aller en Espagne avec quelques copains, mais il a dû annuler son billet d’avion. Les pays où il avait des contacts pour travailler ont fermé leurs frontières à cause de la pandémie du Covid-19.

Selon l’Institut démographique de Vienne, depuis l’adhésion des pays d’Europe centrale et orientale à l’UE, environ 18 millions de personnes de l’ancien bloc communiste sont parties à l’Ouest à la recherche d’un travail mieux rémunéré que dans leur pays. Cette main-d’œuvre bon marché a été une manne pour les entreprises et l’agriculture occidentales. Mais l’arrivée du coronavirus a changé la donne. D’une part, une bonne partie des travailleurs de l’Est sont revenus dans leurs pays d’origine. En Roumanie, plus de 200 000 d’entre eux qui travaillaient en Italie et en Espagne sont revenus au pays, ce qui a créé un autre problème : le risque de faire exploser le nombre de personnes infectées. D’autre part, les saisonniers qui partaient à l’Ouest pour effectuer des travaux agricoles sont confinés chez eux et ne peuvent plus partir. Attendus à l’Ouest, ils sont bloqués à l’Est.

La Commission européenne a lancé un appel en direction des pays de l’UE en leur demandant d’assouplir les contraintes relatives à la libre circulation à l’intérieur de l’Union, faute de quoi l’agriculture des pays de l’Ouest risque de stagner. « Des millions de citoyens de l’Union européenne vivent dans un pays et travaillent dans un autre, a déclaré Ursula von der Leyen, présidente de la Commission de Bruxelles, dans un message vidéo posté le 30 mars. Nombre d’entre eux ont des emplois qui sont importants pour nous aider à traverser la crise. » La Commission vient de publier une liste de recommandations à l’adresse des États membres qui ont pris des mesures limitant la libre circulation dans l’espace Schengen.

Privée des saisonniers de l’Europe de l’Est, l’agriculture occidentale risque de se gripper, ce qui aggraverait encore les problèmes créés par la crise du coronavirus. Les autorités allemandes ont fait appel aux migrants, alors qu’en France on invite les chômeurs à se mettre au travail. Mais une pénurie de main d’œuvre à une telle échelle ne peut se résoudre par des discours. Rien que l’Allemagne accueille près de 300 000 travailleurs saisonniers par an pour son agriculture, dont la plupart viennent de la Roumanie et de la Pologne, selon le Deutscher Bauernverband (DBV), le syndicat agricole de ce pays. Le 2 avril, les autorités allemandes ont reculé sur leur décision de fermer les frontières. « En avril et en mai, 40 000 saisonniers étrangers pourront travailler dans les exploitations agricoles allemandes qui manquent de main d’œuvre », a déclaré la ministre de l’Agriculture Julia Klöckner dans un communiqué de presse commun avec son homologue de l’Intérieur Horst Seehofer.

L’Allemagne a décidé de briser la glace, et d’autres pays pourraient suivre son exemple. Pendant ce temps, dans le petit studio de la banlieue bucarestoise on entrevoit une lueur d’espoir. « Je ne parle pas l’allemand mais je sais dire « Guten Tag », déclare Ionut Stanica. Je n’ai pas de contacts en Allemagne mais je vais essayer d’en trouver avec mes amis. Je vais me débrouiller, je suis expert en débrouillardise. » Comme Ionut, des centaines de milliers de travailleurs saisonniers de l’Europe de l’Est attendent la réouverture des frontières pour se rendre à nouveau à l’Ouest. Mais pour l’instant, c’est la politique du confinement qui est appliquée dans les pays occidentaux, et les saisonniers de l’Est sont en stand-by. En attendant des jours meilleurs, la débrouillardise est le nouveau mot d’ordre tant à l’Est qu’à l’Ouest.

Mirel Bran
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