Grand entretien : Lucien Kayser et Stéphane Gilbart, critiques d'art

Crise du discours Crise de la parole

d'Lëtzebuerger Land du 26.09.2014

d’Land : Vous êtes tous les deux critiques depuis des dizaines d’années, Stéphane Gilbart au Luxemburger Wort et Lucien Kayser au Lëtzebuerger Land… Pourquoi avoir commencé ? Quand ? Pourquoi vos médias respectifs ?

Lucien Kayser : Allant au théâtre déjà en seconde, j’ai commencé au Républicain Lorrain. Un de mes premiers textes était sur Béjart lors de l’ouverture du Grand Théâtre en 1964. Puis, quand je suis allé faire mes études à Paris, j’ai commencé au Wort, alors essentiellement sur les livres. Mais il y a eu une rupture en plusieurs étapes avec eux, c’était une autre époque, celle de la RAF et de Cohn-Bendit… J’avais fait un billet pour la Warte sur le fait que Les Justes de Camus avaient été supprimés de la programmation des théâtres, billet qui est mal passé, et on a alors voulu m’imposer de soumettre mes papiers avant impression – ce que je refusais, bien sûr. J’ai encore continué à écrire pour le Wort, mais là aussi, suite à des réactions de lecteurs, ils devenaient plus frileux, alors j’ai arrêté – c’était vers 1972. Je n’avais alors plus de journal qui me publiait, à part un papier dans la Revue. Ce fut suite à une demande de Lucien Wercollier d’écrire sur son exposition dans le Land que son rédacteur en chef de l’époque, Léo Kinsch, m’a proposé d’écrire pour l’hebdomadaire et il a tout de suite accepté mes conditions de liberté et de choix des sujets.

Stéphane Gilbart : Depuis mes treize ou quatorze ans, à Mons, en Belgique, où j’ai grandi, j’ai fait du violon et demandé d’aller au spectacle – alors maman m’accompagnait. Puis je suis devenu professeur et ai emmené mes élèves au spectacle – mais pas en matinée, je voulais y aller dans des conditions réelles, le soir. J’ai toujours eu envie de partager, de créer du lien entres les gens. En 1985, je suis arrivé au Luxembourg, pour devenir professeur à l’École européenne, et là, pareil, on est allés au théâtre avec mes élèves. En 1992, mon collègue Joseph-Paul Schneider, alors le critique attitré du Wort, m’a demandé de le décharger et de faire des papiers sur des pièces ; il est mort en 1998, alors c’est moi qui suis devenu le critique responsable du théâtre francophone au Luxemburger Wort. Cela fait 22 ans que j’écris au Wort ! En deux décennies, je dois dire que le journal comme le monde de la culture chez nous, ont bien changé, dans le sens de la professionnalisation. J’ai développé la rubrique théâtrale francophone, et durant les dix ans de l’aventure de son double francophone La Voix, j’écrivais même deux textes différents pour chaque pièce. D’ailleurs, j’aurais même pu prouver que l’on peut facilement argumenter en faveur ou en défaveur d’une pièce...

C’est quoi, être un critique – de théâtre, d’opéra, de festivals ? Comment définissez-vous votre métier ?

SG : Être critique, pour moi, c’est être un spectateur privilégié, qui veut partager son expérience avec d’autres. Je vois une bonne centaine de spectacles par an, plus une quarantaine d’opéras, j’estime que je sais de quoi je parle…

LK : On n’est pas seulement un spectateur privilégié, mais on donne un autre regard, et après, on approfondit encore…

SG : …en fait, nous sommes à l’opposé des sportifs, pour lesquels chaque jour qui passe est une perte. Nous, on accumule et approfondit chaque jour un savoir, une sensibilité. On a une compétence, que de plus l’écriture nous oblige à mettre en forme, ça doit être une maîtrise de la réflexion et de la parole.

LK : Il y a du bénéfice personnel dans ce métier, et le partage – on peut dire qu’il s’agit aussi d’une formé d’égoïsme…

SG : …oui, mais l’égoïsme peut aussi être une merveilleuse forme paradoxale de partage et d’ouverture à l’autre.

Je crois que l’on peut affirmer de vous deux que vous avez une plume, un style, et que l’on reconnaît votre point de vue, qu’on peut s’orienter à votre jugement… On aime ou on n’aime pas ce que recommandent Lucien Kayser ou Stéphane Gilbart, mais on connaît les positions, l’idéologie ou l’esthétique que vous défendez. Cela se construit aussi dans la durée ?

LK : J’ai fait cette expérience dès mes années parisiennes, où je lisais avec un égal plaisir les critiques du Figaro et du Monde. Et encore aujourd’hui, je lis avec plaisir Gerhard Stadelmaier à la Faz, même si je sais d’avance que je ne serai pas d’accord. Mais c’est bien écrit, avec une grande précision sur les détails, comme d’ailleurs dans tout le feuilleton allemand. Il y a une fidélité qui s’établit entre le critique et son lecteur.

SG : Oui, la durée a certainement son importance : d’abord il y a la rencontre avec une personnalité, puis une certaine familiarité s’installe, l’habitude. Il y a aussi des gens qu’on lit avec plaisir parce qu’ils énervent. Néanmoins, il faut avouer que beaucoup de critiques sont des frustrés, qui auraient aimé être acteurs ou metteurs en scène. Personnellement, je trouve cela une mauvaise approche, j’estime que ma personne ne doit pas s’interposer entre la pièce et le public. Toutefois, avec seulement 3 500 signes (un peu plus qu’une page A4) par critique, je ne peux faire qu’une « évocation critique » et non une analyse approfondie comme les feuilletonistes allemands peuvent le faire. Quand j’écris, je le fais aussi pour les gens qui ne vont pas au théâtre, il y a également une dose de prosélytisme dans mon approche.

Pour qui écrit-on en tant que critique ? Pour les organisateurs, les créatifs ou pour les lecteurs ? Quel que soit le destinataire d’une critique, elle ne sert, à mon avis, que s’il y a une vraie confrontation à ce qu’on a vu, que ce soit un spectacle ou une exposition. Or, pour pouvoir faire une analyse de fond, il faut du métier, de l’expérience, qui, encore une fois, ne s’acquiert que dans la durée. Où est la jeune garde ?

SG : Je dis toujours qu’il faut faire ce métier comme un apprenti coiffeur : d’abord on regarde, puis on fait ses premiers shampoings, et après seulement, on passe à la coupe. Il y a eu une vague de jeunisme dans le métier, et des jeunes rêvant des grandes productions, un peu comme ceux qui veulent devenir journalistes pour présenter les JT. Un problème est que je ne vois pas vraiment de relève arriver ; il faut dire que le métier est exigeant dans son rythme particulier de travail. Mais attention : les vieux aussi ont parfois un discours codé, des habitudes, c’est un piège…

LK : …un piège qui m’attend à chaque Tétralogie, lorsque je me dis « après Chéreau, il n’y a plus rien ! »

SG : Il faut des garde-fous, trouver un milieu entre ne pas écraser les gens de son expérience et être ignorant.

Il y a une crainte dans les médias, surtout les quotidiens grand public, que le discours critique est trop compliqué, que les lecteurs n’y comprennent plus rien, et qu’il faut vulgariser, vulgariser, vulgariser. Or, il ne faut jamais sous-estimer son public, non ?

SG : Notre société a changé, et sans vouloir être pessimiste, je constate qu’avant, on avait des jeunes qui avaient une éducation traditionnelle, avec des humanités gréco-latines. À vingt ans, ils crachaient sur la culture de leurs parents et à trente ans, ils la redécouvraient. Aujourd’hui, l’école ayant bouleversé ses programmes, ils ne connaissent plus les vieux grecs et, la société devenant de plus en plus laïque, n’ont plus non-plus les références catholiques de leurs ancêtres. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais comment entrer dans une pièce classique, comment visiter un musée sans éducation biblique ou gréco-latine ? Les professeurs d’aujourd’hui n’ont plus la même culture non-plus, seuls les plus de cinquante ans emmènent encore leurs élèves au théâtre. Nous assistons à une véritable rupture anthropologique. Personnellement, je trouve très important de donner au public les codes pour qu’il puisse lui-même déchiffrer une œuvre ; c’est mon approche lors des présentations de spectacles que je fais au Grand Théâtre.

Les nouveaux médias permettent aux décideurs des médias d’adapter très précisément l’offre de contenus à la demande : un sujet qui génère beaucoup de clics et beaucoup de « likes » sera exploité jusqu’à la moelle, alors que d’autres sujets, notamment la culture, moins populaires auprès d’une certaine frange des internautes, passera peut-être à la trappe… Dans le pire des cas, on voit déjà les pages « culture » être remplacées par des pages « people », notamment dans la presse gratuite et sur les sites d’information. N’y a-t-il pas un risque de dérive vers la démagogie ? Et celui d’un appauvrissement intellectuel : on ne découvre plus rien dans un journal si on ne se voit offrir que les choses que l’on sait déjà…

SG : Effectivement, le Wort, dans sa version papier, et c’est une situation devenue exceptionnelle, est encore exhaustif pour la culture. Mais en ligne, il n’y a quasiment plus que ce qui se fait en musiques amplifiées, très peu de théâtre, rarement de l’opéra, et quasi jamais d’expositions.

LK : Le discours culturel a toujours été le défenseur d’une certaine orientation idéologique. Il y avait des camps, entre l’art abstrait et le figuratif, entre les brechtiens et les anti-brechtiens, par exemple. Mais depuis, on est dans le anything goes, on est dans l’ère du « post-quelque chose », il y a eu dislocation. De plus l’image a pris le dessus sur le verbe et nous sommes dans l’accélération du temps. Toutes ces évolutions expliquent cette crise du discours dont vous parlez.

SG : Certes, mais ce phénomène n’est pas réservé à la critique. On le constate aussi en politique : jadis, un homme politique montrait le chemin à ses électeurs, en défendant telle ou telle position, sur un sujet important comme l’abolition de la peine de mort. Aujourd’hui, les hommes politiques courent derrière les sondages et les journaux courent aussi désespérément derrière ce qu’ils pensent être les attentes de leurs lecteurs. On n’a jamais autant discouru, on est carrément submergé.

LK : Non, on ne discourt plus, on balbutie. Parce que discourir, c’est développer. Aujourd’hui, on donne la parole à tout le monde : les micros-trottoirs en sont une illustration terrible. Dans la pléthore existante, il faut faire des choix. Le travail critique commence là : dans le choix. On ne peut pas discuter de la même façon une exposition au Mudam et celle d’une peintre du dimanche à Weiswampach.

SG : Dans la presse de nos pays voisins, notamment la Belgique et le France, la critique disparaît peu à peu. Je suis membre d’une association internationale de critiques, qui s’en plaignent de plus en plus amèrement.

La grande question est : est-ce que cela correspond à une demande des lecteurs ? Je suis persuadée que non !

SG : À voir. J’ai 66 ans et je m’adresse à un public de lecteurs qui ont 55 ans – au moins. Donc je me pose des questions sur comment m’adresser à un public plus jeune. Il y a un travail de réflexion et d’écriture à faire, je crois, et la photo prend de plus en plus d’importance. Je suis en train d’élaborer un plan que je vais soumettre au Wort sur comment lier le papier, son site internet et Facebook par exemple – j’y ai un blog, et je vois l’âge de mes lecteurs, qui y ont entre 25 et 45 ans.

La critique est aussi importante pour les créateurs, c’est un écho essentiel à ce qu’ils font, ce qu’ils ont imaginé. Est-ce une dimension que vous prenez en compte en écrivant ?

SG : Bien sûr. Nous faisons aussi un accompagnement, comme le fait Frank Feitler durant la production d’un spectacle. Mais il faut garder certaines distances, parce que le théâtre est un milieu incestueux : on se connaît tous !

LK : Dans le domaine des arts plastiques, c’est un travail que faisaient les galeristes, ou, en littérature, les éditeurs. Mais aujourd’hui, ils ne sont plus que des commerçants.

Qu’en est-il alors de la distance critique ? On reproche souvent aux critiques leur promiscuité avec le milieu dans lequel ils évoluent – ce qui est probablement inévitable dans un tel microcosme. Or, notre crédibilité est notre fond de commerce. Comment la sauvegarder ?

LK : Il est important que toi, tu te situes, que les gens sachent d’où tu parles. C’est une question d’honnêteté. Le silence fait aussi partie de la critique : je ne parle guère de certains artistes, je n’aime pas massacrer, c’est trop facile. Je le fais deux à trois fois par an, quand ça en vaut la peine.

SG : Tout à fait d’accord : dans l’abondance, il vaut mieux parler de ce qui en vaut la peine. C’est un plaisir personnel et c’est un cadeau au lecteur. Car n’oublions pas que dans notre système hypermédiatique, quand on parle de quelque chose, même négativement, on lui accorde de l’importance.

josée hansen
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