Art contemporain

Tempus edax rerum

d'Lëtzebuerger Land du 03.06.2010
Que tout cela est vain ! Que ces beaux meubles, ces appliques murales, ces portes et ces fenêtres dans les grandes maisons de direction sont vides de sens après la fin (de la vie, de l’industrie, du monde ?) Avec A thousand years, Martine Feipel et Jean Bechameil transforment l’ancienne villa de directeur d’usine qu’est la galerie Nei Liicht en un palais de Belle au bois dormant. Comme si, après le départ des maîtres des forges, après la fin de l’industrie sidérurgique à Dudelange, la vie s’était arrêtée, la poussière avait pris le dessus, la peinture s’écaillait et les meubles se disloquaient.

Presque toutes les œuvres de cette installation ont été réalisées in situ. Mais ce n’est pas d’une vision post-apocalyptique qu’il s’agit, il n’y a pas d’appel alarmiste d’une fin du monde après une catastrophe naturelle ou atomique dont nous bassine le cinéma ces dernières années (de Roland Emmerich à John Hillcoat), il n’y a pas de violence chez le duo Feipel/Bechameil. Plutôt une lente déché-ance, une décrépitude silencieuse, comme si le temps s’était arrêté. A thousand years est une exposition calme et sensuelle, pleine d’humour aussi, un univers merveilleux entre Magritte et Alice au pays des merveilles.

Comme dans une maison, on déambule dans les différents espaces qui auraient pu être le salon, la salle à manger, le hall... Le plus impressionnant, le plus réussi aussi, ce sont les salles simplement repeintes en latex, qui se décolle comme une peau de serpent. L’ambiance du déclin, qu’on connaît des maisons abandonnées qui se décomposent à force d’être vides, froides et humides, y est la plus forte. Et forcément, cela appelle à la destruction, on a une envie irrépressible de tirer des lambeaux de peinture décollés. D’ailleurs le matériau et l’approche de l’empreinte ou d’une deuxième peau du lieu ne sont pas sans rappeler le fameux Untermieter que Simone Decker avait réalisé chez Martine Schneider en 1997 et qui fait désormais partie de la collection du Mudam.

À côté, l’installation éponyme A thousand years crée une ambiance plus surréelle : trois convives semblent y avoir pris un thé ensemble, mais les trois chaises et la table blanches ont littéralement fondu. Picture room recess est une porte d’armoire à miroirs dans laquelle les spectateurs se voient ou non, qui reflète des images de plusieurs directions pour une ambiance que ne dénierait pas Lewis Carroll. La porte Peste et choléra, fragmentée, et le tronc d’arbre An uncertain place ouvrent vers des ailleurs possibles, comme si on avait traversé le miroir.

Martine Feipel (née en 1975 à Luxem­bourg) est une des artistes les plus prolifiques du moment, enchaînant véritablement les expositions personnelles – l’exposition de sa Chambre irréductible au Cape Ettelbruck vient seulement de se terminer. Après de premières installations sous le signe du surréalisme toujours un peu inquiétant – oiseaux de mauvaise augure, jeux de perspectives et meubles éclatés – sa collaboration avec l’artiste Jean Bechameil (né en 1964 à Paris) a profondément transformé son travail. En effet, Jean Bechameil, qui a une expérience du décor de cinéma, où il a notamment travaillé pour Lars von Trier, de Dancer in the Dark à Antichrist, a un sens de l’ambiance, mais aussi du minimalisme. L’absence de couleur par exemple, est sans conteste un des éléments importants de l’installation à Dudelange : tout reste dans les tons de gris-blancs, comme si les objets et les murs étaient effectivement enveloppés d’une épaisse couche de poussière. Une vanité contemporaine en somme.
Entre rêve éveillé et cauchemar, A thousand years est une maison singulière, inquiétante certes, mais en même temps un cocon, une fois que l’on s’y est habitué. Elle fait sans doute partie du palmarès des meilleures expositions organisées par Danielle Igniti jusqu’à présent et confirme que Martine Feipel et Jean Bechameil sont un duo d’artistes à suivre.
« Tempus edax rerum, tacitisque senescimus annis » (le temps détruit tout, en silence les années nous mènent à la vieillesse) est une citation d’Ovide.
josée hansen
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