Chroniques de l’urgence

Le prix du pétrole, un levier inopérant

d'Lëtzebuerger Land du 10.04.2020

Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, il faut renchérir le prix des hydrocarbures afin que celui-ci reflète les dégâts occasionnés à la planète par leur combustion. Tel est le raisonnement standard, mélange de logique de marché et de principe pollueur-payeur, qui intervient dans la plupart des débats de politique climatique. En ce début 2020, force est de se demander : et si nous nous trompions du tout au tout ?

Souvenons-nous, il y a un mois, en plein démarrage de la pandémie, l’Arabie saoudite décidait d’inonder la planète de pétrole. Le Financial Times annonçait un « bain de sang » sur les marchés mondiaux. Il s’agissait pour la pétromonarchie wahhabite de profiter d’un affaiblissement – supposé passager – de la demande mondiale pour mettre à mal ses concurrents américains et russes.

Depuis, le baril a dégringolé à une vingtaine de dollars. Simultanément, la baisse de l’activité humaine qui a résulté des mesures de confinement a été telle que même les sismologues l’ont détectée. Dans les mégalopoles, on jouit d’un air plus pur et d’une baisse inouïe du bruit. Les émissions de CO2 ont chuté considérablement. Gardons-nous cependant de toute euphorie. Cette baisse n’est que temporaire, les gouvernements comptent les jours pour remettre les gaz, et ses effets sont souvent foncièrement injustes. Illustration aussi cruelle que caricaturale : en Alberta, le gouvernement provincial a coupé les vivres à quelque 26 000 enseignants tout en confirmant l’octroi de 1,5 milliard de dollars canadiens au redémarrage des travaux pour l’oléoduc Keystone XL.

Plutôt que de se gargariser des effets collatéraux bénéfiques de la crise du Covid-19 sur la pollution, c’est le moment de se poser quelques questions de fond sur ce qu’il est possible d’accomplir en matière d’action climatique par le biais du prix des énergies fossiles. Le socle de la demande pour ces produits est peu élastique. Au lieu de décourager leur utilisation, leur renchérissement ne fait qu’améliorer la balance commerciale et le poids international de leurs producteurs, tout en renforçant les inégalités. La crise du coronavirus enfonce le clou : même si les mesures de confinement n’ont pas pour objet de réduire les émissions, elles démontrent que l’action publique est parfaitement capable d’y arriver sans passer par un ajustement des prix à la pompe.

Sur une planète qui prend la décarbonation au sérieux, le pétrole et autres combustibles d’origine fossile perdent de leur valeur. L’humanité est en situation d’addiction, et ce n’est jamais un prix élevé de la dose qui a découragé un héroïnomane. La pandémie en cours est une occasion rêvée de repenser les instruments au centre de nos politiques climatiques. Si l’objet de celles-ci est vraiment impacter l’offre et la demande de produits fossiles tout en tenant compte de l’extrême urgence du sevrage, le prix de ces produits ne saurait y jouer qu’un rôle secondaire.

Jean Lasar
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