Ode au vin

d'Lëtzebuerger Land du 21.09.2018

« Un verre de vin à chaque repas, c’est ça le secret ! », clame ma grand-mère, 85 ans, une pêche d’enfer. Un conseil paraît-il prodigué par son médecin traitant et suivi à la lettre – pour une fois sans protestation – par sa fille, ma mère… qui en a d’ailleurs fait son argument de vente dans sa sommellerie ! À chaque réunion de famille, le vin est au cœur de l’attention. On juge sa robe, on commente son nez, on évoque sa bouche… puis on le goûte, chacun à sa façon. Moi, comme un bonbon, mon père avec quelques rondelles de saucisson et mon mari avec une bruyante aspiration. Toute une histoire, cette première gorgée…

Alors à l’heure où les raisins charnus des vignes ne demandent qu’à être vendangés – et où les dépliants des foires au vin envahissent mon courrier – j’ai eu envie, moi aussi, de rendre un hommage écrit à ce divin breuvage. Enfin divin, ça se discute, car avouons-le, durant l’été, le vin a comme un petit coup dans le nez… Probablement étourdi par tout ce soleil, il entreprend, au péril de son identité, de partager son verre avec tout et n’importe quoi. Le voilà qui se frotte à des amas de glaçons, à des arômes de pamplemousse ou à des monticules de fruits coupés qui se mettent alors à l’appeler « sangria »… Loin de jeter la pierre à ces tentations estivales auxquelles on a tous un jour succombé, force est de constater que septembre remet tout le monde sur le droit chemin. Et tandis que les vignerons remplissent leurs cuves, nous remplissons nos caves…

Mais « pourquoi tant d’amour ? » me suis-je demandé l’autre soir sur ma terrasse, alors que je faisais langoureusement tournoyer mon verre de rouge dans ma main. Car c’est vrai au fond, hormis son bon goût, sa douce chaleur réconfortante, comment se fait-il que le vin fasse tant d’émules et ce depuis la nuit des temps. Car le vin ne connaît pas la crise – si l’on exclut toutefois le phylloxéra, l’insecte qui décima une grande partie du vignoble européen à la fin du XIXe siècle.

« Un verre de vin par jour éloigne le médecin pour toujours »

Pour comprendre, revenons-en donc à ma grand-mère et à sa conviction profonde : « Un verre de vin par jour éloigne le médecin pour toujours ». Quelques recherches plus tard, il semblerait que cette affirmation soit loin d’être fausse : les polyphénols du raisin et l’alcool issu de leur fermentation confèrent au vin des vertus intéressantes. Ces dernières seraient d’ailleurs à l’origine de bon nombre de croyances populaires en faveur de Dyonisos. Vraies ou fausses ? Tour d’horizon…

« Le vin fait maigrir ». En effet, il paraît que certains de ces fameux polyphénols précédemment cités transforment les graisses tenaces en graisses plus faciles à éliminer… un argument qui fait mouche en cette période post-Schueberfouer : 1-0 pour le vin. « Le vin est bon pour le cœur » : exact, il réduirait de vingt pour cent le risque d’accident cardio-vasculaire. 2-0 pour le vin, à condition bien sûr d’y aller mollo sur le saucisson... « Un verre par jour permet de lutter contre la dépression » : beaucoup oublient de spécifier que plusieurs verres favorisent au contraire l’état dépressif. Dans le même genre, « le vin rebooste ». Ou endort, là encore, tout est question de dosage. 2-0 statu quo.

Très véridique par contre : « le vin favorise la détente ». La jeune maman que je suis ne peut que confirmer : le vin augmente la production d’endorphines et provoque une relaxation immédiate… 3-0 bien mérité. Moins convaincant par contre, « le vin préserve la mémoire » – et les
blackouts de nos pires soirées, on en parle ? Par contre « Le vin donne plus de goût au repas », c’est bien vrai. Grâce aux propriétés astringentes de cette boisson, notre palais parvient en effet à mieux percevoir la saveur des aliments. Et ça franchement, ça vaut carrément deux points : 5-0 pour le vin, en toute objectivité.

Bien sûr, je vous entends déjà me conseiller de mettre quand même un peu d’eau dans mon vin et de rappeler ici que celui-ci reste avant tout un alcool, à l’origine aussi de bien de maux et de morts, et qu’il se consomme donc avec modération. Toutes ces croyances et points marqués ne pèsent pas lourd par rapport aux conséquences d’une surconsommation régulière en la matière, donc pour mettre tout le monde d’accord, rappelons ici cette recommandation de l’Organisation mondiale de la santé : « Au-delà de deux verres de dix centilitres par jour pour une femme, trois verres pour un homme, les effets négatifs l’emportent sur les effets positifs ». Ma grand-mère est dans les clous, je suis rassurée.

En cette rentrée déjà fort chargée, je reste néanmoins d’avis qu’il vaut mieux voir son verre à moitié plein qu’à moitié vide, question de philosophie. Avant que Beaujolais nouveau, embaumant la banane et l’exotisme chimique, fasse fuir les amateurs de bons crus et que le vin chaud saveur cannelle mettent à mal les meilleurs cépages, profitons des foires, des portes-ouvertes de caves et des fêtes viticoles de l’automne pour appliquer le conseil bien pensé d’Emile Peynaud, père de l’œnologie moderne : « Buvons peu mais buvons bon pour boire longtemps ».

Salomé Jeko
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