À 58 ans, le candidat tête de liste du CSV pour les élections législatives Claude Wiseler incarne la force tranquille comme alternative aux quadras en marche actuels. Un portrait

La politique comme sport d’endurance

Claude Wiseler en entretien
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 28.09.2018

« Pouvoir tout renouveler. Un nouvel homme dans une nouvelle vie.
L’envie d’être cet aventurier. (…) Avoir mille vies, mille personnalités,
pour multiplier ce temps qui nous est compté. » Claude Wiseler, 1985

Préparé « 2 048 euros. Pour les non-qualifiés. Sinon c’est 2 458… Je peux aussi vous dire le prix d’un kilo de pain, si c’est un test ». Claude Wiseler est incollable sur les données essentielles concernant le Luxembourg, la petite question en apparence inoffensive sur le montant du salaire social minimum légal ne le déstabilisera pas. La campagne électorale pour les législatives du 14 octobre entre dans sa dernière ligne droite, si tout se passe comme prévu, Claude Wiseler sera Premier ministre d’ici deux ou trois semaines, peut-être un peu plus, selon la durée des négociations de coalition, et il a déjà une posture d’homme d’État, revient de deux voyages à Paris et à Berlin en début de semaine, avant de reprendre la campagne au Luxembourg. Réunions internes, réunions électorales à travers tout le pays, souvent jusqu’à tard le soir, entretiens avec des journalistes de tous les médias – il les a tous faits, même les magazines people, depuis sa nomination comme tête de liste il y a deux ans déjà –, table-rondes, face-à-face à la radio ou à la télévision… C’est une période intense, la phase chaude de la campagne.

Claude Wiseler arrive en scooter au rendez-vous dans un café en ville, veste en cuir renforcée pour protéger les lombaires, costume bleu et chemise blanche dessous, cheveux blancs impeccables, pas de cravate. À 58 ans, il est un jeune grand-père et un ancien de la politique, cela fait 34 ans qu’il est membre du parti, qu’il avait choisi de rejoindre comme jeune enseignant de lettres françaises, après ses études à la Sorbonne, poussées jusqu’au doctorat (thèse sur les interrelations entre la littérature et la politique dans l’entre deux-guerres, à l’exemple de Drieu la Rochelle et de Saint-Exupéry). Et cela fait presque un quart de siècle, depuis sa première candidature sur la liste du CSV aux législatives de 1994 – il s’était alors classé dernier de son parti, avec 5 797 voix – qu’il grimpe les échelons politiques, patiemment, inlassablement. Peu à peu, il progresse dans les urnes et, aux trois dernières échéances, il talonne le très clivant Luc Frieden, sans jamais le dépasser (leur écart n’est plus que de 2 800 voix en 2013). Un littéraire aurait-il un autre style de faire de la politique que les juristes qui traditionnellement se succèdent à la tête du gouvernement ? « Je n’y ai jamais réfléchi, rétorque Claude Wiseler. Mais je crois que non, qu’il y a une différence entre les hommes, leur tempérament. Cela ne se fonde pas sur les études qu’on a faites, mais sur une manière d’être, une rigueur, des réflexes ou les méthodes de travail. »

Réformer La campagne de Claude Wiseler et de son parti n’est pas facile, parce que classiquement, le challenger aux élections se positionne sur le terrain des réformes, annonce que tout va aller mieux, être plus moderne et plus dynamique si les électeurs choisissent de porter son parti au pouvoir. Or, ce gouvernement DP/LSAP/Verts se vante justement de ses réformes, surtout sociétales, durant la législature écoulée, que eux, les « quadras en marche » (Paperjam) étaient ces modernisateurs qui avaient dépoussiéré le pays après quarante ans de règne conservateur. Le Premier ministre sortant Xavier Bettel (DP) en a même fait la ligne directrice de sa campagne, allant se faire fêter comme modernisateur à travers villes et villages. Claude Wiseler a donc opté pour le modèle de la force tranquille, l’homme qui, grâce à son expérience et son caractère calme et réfléchi, saura guider le pays à travers les prochaines périodes difficiles qui, à n’en pas douter, vont suivre à ce pic conjoncturel qui fait promettre monts et merveilles à ses adversaires. Il a beau rouler en grosse moto et aimer les Rolling Stones, Wiseler est l’incarnation du bon père de famille responsable, modèle XXIe siècle certes, mais conscient du poids qui pèse sur le mandat. Et de citer, dans une interview en anglais sur RTL.lu, son auteur fétiche Saint-Exupéry avec cette phrase de dissertation : « Être homme, c’est être responsable »1. Ce n’est pas pour rien que le slogan du CSV est « Nous avons un plan pour le Luxembourg », avec un Wiseler serein et réfléchi en capitaine, avec juste un petit sourire en coin.

Les réformes qu’il prône ne sont plus aussi populaires que celles de ses prédécesseurs. Eux pouvaient introduire le mariage pour tous (« que nous avions initié » insiste Wiseler), la réforme du divorce ou de l’avortement, la séparation de l’État et de l’Église catholique, autant de réformes sociétales qui s’imposaient – et que le CSV n’a guère freinées. Mais comment gagner des élections avec la promesse de revenir à un budget en équilibre, de réduire le déficit de l’État central ou de réformer le système de la sécurité sociale et des retraites ? « C’est justement cela, une politique anticyclique : il faut investir lorsque l’économie ralentit et il faut réformer lorsqu’elle va bien pour être prêt pour le prochain ralentissement », juge Wiseler. Et une grande part de l’électorat conservateur pense exactement comme lui. C’est par souci de stabilité que, s’il revient au pouvoir, le CSV ne va pas revenir en arrière sur les réformes réalisées par l’équipe Bettel/Schneider/Braz, « il faut assurer la continuité de la politique du gouvernement », promet-il. Donc, même si le CSV n’était pas d’accord avec la séparation entre l’Église et l’État telle qu’opérée par Gambia, et que Wiseler estime que l’abolition de l’enseignement religieux à l’école fondamentale était « une grave erreur », il ne va pas revenir en arrière. Le seul point sur lequel il voudrait proposer une adaptation, c’est sur le plan de l’interdiction faite aux communes d’aider au financement de travaux à réaliser dans les églises appartenant au nouveau fonds central de l’Église : le CSV voudrait réintroduire cette possibilité pour les communes qui le désirent. Quelle est donc actuellement la relation complexe entre l’Église catholique et le CSV ? « Elle a ses positions et nous avons les nôtres, explique Wiseler, mais nous les échangeons régulièrement dans le cadre d’un dialogue structuré. »

La question de l’identité, traditionnellement au centre des considérations de la droite, a été sciemment tue dans cette campagne du CSV. Par choix affirmé de Claude Wiseler, qui avait toujours mis en garde devant le risque de scission de la population luxembourgeoise face à la question du droit de vote pour les étrangers posée par référendum en 2015. Les 80 pour cent de rejet et la campagne parfois agressive qui l’a précédé ont eu ces graves répercussions sur la cohésion du pays qu’il craigna, et Wiseler se réjouit de la main tendue par le ministre de la Justice Felix Braz (Déi Gréng) par la suite, pour la réforme de la loi sur la nationalité, avec laquelle fut introduit, dans le consensus avec le CSV, le droit du sol, « une réforme dont on ne parle plus, mais qui est fondamentale ». Pour la campagne électorale, Wiseler a donc exclu les questions polarisantes comme celles sur l’accueil des réfugiés ou celles sur l’identité et la langue – « des thèmes qui nous sont toujours très chers, mais je ne veux pas jouer avec »–, laissant ces sujets délicats, frôlant le repli identitaire, au DP (Zukunft op Lëtzebuergesch, hymne national dans ses clips), aux Verts (Well mir eist Land gäeren hun) et à l’ADR (Är Stëmm fir Lëtzebuerg). Mais, bien que son ouverture d’esprit sur les questions de l’accueil des étrangers s’explique aussi par sa propre biographie – sa femme est Portugaise d’origine et ses enfants ont fait leurs études, vivent et travaillent maintenant aux quatre coins du monde –, Wiseler n’est pas du genre à pousser un grand « merde alors ! » énervé face aux populistes. « Ma position vis-à-vis de Salvini serait la même que celle de Jean Asselborn. Mais ce coup de gueule a aussi nui au Luxembourg, moqué sur les réseaux sociaux. Je l’aurais pensé, mais je ne l’aurais pas fait… »

Premier ministre dans un mois ? Dans les derniers sondages (Politbarometer RTL/Luxenburger Wort de mai), Claude Wiseler est de 24 points de pour cent moins populaire que ledit Jean Asselborn, 61 contre 85 pour cent de popularité, Wiseler se classant derrière Mars Di Barolomeo (78 p.c.), Xavier Bettel (75), Lydie Polfer (64) et même Romain Schneider (64). Il a été plus haut déjà, en janvier 2017, avec 72 pour cent. Mais son parti, le CSV, inspire encore le plus confiance aux interrogés, 36 pour cent, plus du double du DP et presque le triple du LSAP. Wiseler a été député dès 1999, échevin de la Ville de Luxembourg (2000-2004), ministre de la Fonction publique et des Travaux publics (2004-2009), puis ministre du Développement durable et des Infrastructures (2009-13) et maintenant président du groupe parlementaire CSV (depuis 2014), a eu le temps de se préparer à incarner la fonction de Premier ministre. « Bien sûr que je veux le devenir. C’est pour ce mandat que je me présente aux élections et que je fais tout pour que cela advienne », dit-il. Mais que son premier souci serait alors de bien organiser ce futur gouvernement – « les trois partis imaginables (DP, LSAP, Déi Gréng, le CSV exclut une coalition avec l’ADR, ndlr.) ont dans leurs rangs des gens compétents avec lesquels je pourrais travailler ». Claude Wiseler est un prudent, qui ne fait rien sans y avoir longuement réfléchi. « Je n’ai pas de lignes rouges pour la formation d’un futur gouvernement, je n’aime pas le vocabulaire martial. Mais nous entrerons dans des négociations de coalition avec des musts : l’équilibre budgétaire, la réforme des retraites, la politique familiale et l’école ».

L’école est pour lui un bon exemple de ce que ce gouvernement a raté : trop de réformes auraient déstabilisé le système scolaire. Lors des réunions à travers le pays, le gens se plaindraient qu’ils ne s’y retrouvent plus, qu’ils s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Les enseignants seraient surchargés de travail administratif et n’auraient plus le temps nécessaire pour se consacrer aux élèves. Là aussi, Claude Wiseler promet de ramener du calme et de la stabilité, sans pour autant revenir en arrière sur toutes les réformes. Ce n’est pas innocent, dit-il, que le programme du CSV promet sur beaucoup de plans avant tout d’analyser et de faire des études avant de décider. « Nous devons offrir un enseignement diversifié, qui corresponde à la diversité des élèves », de cela Claude Wiseler est convaincu. Mais il estime que cet enseignement diversifié doit être assuré par l’école publique et non par des offres privées alternatives.

Enrichissement « Les gens » reviennent très souvent dans l’argumentaire de Claude Wiseler : les soucis des gens, ce qu’ils attendent du prochain gouvernement, leurs incertitudes. « On apprend tout cela en allant à leur rencontre, en les écoutant », assure-t-il. « Je n’ai jamais été si proche des gens que ces cinq dernières années dans l’opposition. » Pour Wiseler, l’opposition a été une chance, ce pas en arrière qui a été infligé au parti par la coalition tripartite en 2013 et qui fut longtemps décrit comme une trahison par le storytelling des caciques du parti, est désormais dépeint comme une aubaine. Celle de se rapprocher de son électorat, d’être à son écoute, autant de choses « que l’on n’a pas le temps de faire en étant ministre ». Alors Claude Wiseler a traversé le pays d’Est en Ouest et du Nord au Sud, son fil Instagram témoigne de ses dimanches à la campagne, souvent avec la candidate CSV du nord Martine Hansen, ses visites d’entreprises, de foires, de manifestations sportives et caritatives. « Au début, je me suis demandé si les gens voulaient que je vienne à leur rencontre, mais il s’avère qu’ils sont contents qu’on les écoute, qu’on s’intéresse », se souvient-il. C’est ainsi qu’il est venu à la conviction qu’il faut mieux soutenir les PME (petites et moyennes entreprises) dans leurs efforts de s’établir et se développer, qu’on ne peut pas augmenter le salaire social minimum (bien qu’il soit trop bas pour vivre décemment au Luxembourg) parce que ce sont elles qui doivent en assumer le coût (Wiseler préférerait réduire les impôts sur les bas salaires). En politique économique, il miserait plutôt sur quelques niches à développer – la finance, la logistique, les biotechnologies, l’économie circulaire, l’informatique ou la construction écologique – que de semer à tout va. C’est pourquoi il estime que l’implantation de Google fait sens, que la laine de roche de Knauf l’aurait fait à ses yeux, mais pas le producteur de yaourts Fage. Wiseler ne comprend pas que le gouvernement ait été prêt à céder une part du groupe d’énergie Encevo à un investisseur chinois, comme il s’agit d’un réseau d’approvisionnement primaire du pays. « Alors on me reproche d’avoir été d’accord avec les Chinois chez Cargolux (de son temps de ministre, ndlr.), mais ce n’est pas la même chose, c’était un projet stratégique pour que les avions se remplissent... Mais au moins, on ne peut pas me reprocher du protectionnisme économique… »

Résolu Ses détracteurs reprochent à Claude Wiseler son tempérament prudent, hésitant, sa manière de toujours vouloir un maximum d’informations avant de prendre des décisions, ce qui devient de la lenteur en un mandat ministériel. « Oui, dit-il, mais tous les projets que François Bausch (son successeur écolo au ministère du Développement durable, ndlr.) a pu inaugurer étaient des projets que j’ai lancés, du tram en passant par 19 lycées, jusqu’à Belval ». Il n’est pas du genre à crier pour se faire entendre, rappelle Claude Wiseler dans tous les entretiens. Et qu’il n’est pas Jean-Claude Juncker, que cette page, « une très belle page, mais une page dans notre histoire » est tournée pour le CSV, que lui a un autre style, une autre manière de traiter les dossiers, de diriger une équipe, d’être avec les gens. Il cherche la cohérence, des approches globales pour régler les problèmes, comme celui du logement ou d’une croissance économique contrôlée et accompagnée. Il veut systématiser le dialogue avec les partenaires sociaux, qu’il imagine voir tous les six mois au moins, patronat comme syndicats, ce qui permettrait de décontracter cet échange et de ne pas devoir avoir recours à des outils de crise comme la tripartite. En outre, il promet la plus grande transparence de ce futur gouvernement – s’il le préside.

Questionnaire de Proust Et la culture ? Est-ce que le ministère de la Culture est toujours ce rêve dont il parla en 2015 à la Radio 100,7 ? Les acteurs culturels sont tous persuadés qu’il voudra ce portefeuille, tellement Claude Wiseler est présent aux vernissages, aux inaugurations et aux fêtes populaires. Xavier Bettel, et avant lui Jacques Santer (CSV) ont bien cumulé la présidence du gouvernement avec ce ressort. « Nous n’allons pas décider de la composition du gouvernement à cette table de café », rétorque Claude Wiseler dans un sourire. Pourtant, en culture aussi, il a bûché, a rencontré Serge Tonnar pour savoir les soucis de la scène, a lu « avec beaucoup de plaisir » le dernier Nico Helminger, Kuerz Chronik vum Menn Malkowitsch sengen Deeg an der Loge (Prix Servais 2017) et apprécie que de jeunes artistes comme Eric Mangen puissent s’amuser à peindre à grands gestes dans la cour du Neimënster. Et on se dit que, si Xavier Bettel était une sculpture de Koons, Claude Wiseler serait sans conteste le Wanderer über dem Nebelmeer de Caspar David Friedrich.

1Suite de la citation : « C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde. »

josée hansen
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