Le ministre des PME et des indépendants, Lex Delles (DP), avance à tâtons, redoute un éventuel reconfinement, mais travaille à de nouvelles aides

« Au jour le jour »

Lex Delles
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 17.04.2020

Mercredi 18 heures, au coin boulevard Royal- avenue de la Porte Neuve. Le jeune ministre Lex Delles (36 ans, DP) satisfait son besoin nicotinique l’oreille vissée à son smartphone. Il écoute, via gouvernement.lu, les dernières réponses aux journalistes formulées par Xavier Bettel (DP) et Paulette Lenert (LSAP) au sujet des plans de sortie du confinement lié à la pandémie de Covid-19. Nous revenons ensemble, au cinquième étage du ministère, sur les considérations qui ont présidé aux décisions gouvernementales et sur celles qu’on peut attendre dans les prochaines semaines.

d’Land : Monsieur Delles, les prémisses d’une stratégie de sortie ont été présentées. Pour ce qui concerne les commerces, sur qui vous exercez la tutelle, pourquoi avoir choisi les magasins de bricolage et pas d’autres ?

Lex Delles : Il faut analyser tous les jours l’évolution de la courbe d’infection par rapport au nombre de lits d’hôpitaux occupés. On ne peut pas ouvrir tout subitement. On avance prudemment, étape par étape. On en est à la phase une. Pour l’ouverture des chantiers, on parle quand même de 45 000 personnes.

D’accord, mais pourquoi les bricos aux dépens des commerces de la rue Philippe II derrière. Quelle a été la méthode ?

Les gens passent du temps à la maison. Ils ont le temps. On leur offre la possibilité d’acheter de l’outillage. Ce sont bien sûr aussi les magasins qui sont déjà ouverts pour les entreprises du bâtiment, ceux qui font du B to B.

C’est la fameuse complémentarité entre les secteurs… Selon le Premier ministre, vous devez discuter avec Pierre Gramegna (DP) et Franz Fayot (LSAP) pour évoquer le sort des entreprises qui restent fermées. Que vous direz-vous ?

On va faire le point sur les aides avec les ministres des Finances et de l’Économie. On va éventuellement accentuer nos aides pour tel secteur ou pour tel autre. On procède à une analyse quotidienne. On doit voir exactement où les aides arrivent.

Quelles sont les statistiques de ces mesures ?

Autour de 4 000 dossiers sont en phase de paiement pour ce qui est de l’aide de 5 000 euros. On veut terminer tous les dossiers la semaine prochaine. On a 416 demandes enregistrées pour l’aide de 2 500 dont le formulaire a été mis en ligne mardi.

Que répondez-vous à ceux qui soulignent que ces montants, en prime unique, sont minimes eu égard aux charges qui pèsent sur une PME ?

Il faut regarder les aides dans leur ensemble. D’un côté, on a le chômage partiel qui prend toute la charge salariale des entreprises. De l’autre, on a l’avance remboursable jusqu’à un plafond de 500 000 euros pour un taux de 0,5 pour cent. C’est un prêt que l’État accorde directement aux entreprises. On a les aides directes pour les indépendants et les TPE (très petites entreprises, ndlr). Pour les indépendants, ceux de la santé, on offre des CDD. Puis il y a les indépendants qui sont couverts par la loi sur les intermittents du spectacle du ministère de la Culture.

Donc vous n’entendez pas les plaintes émanant des indépendants ? (Dans une tribune publiée mercredi soir, la CLC et la Fédération des artisans parlent « d’aumônes » à leur sujet.)

Si. Il y a toujours des gens qui demandent plus d’aide ou d’autres aides. Des gens remercient aussi pour les aides qu’on leur offre. C’est pour ça qu’il est important de procéder régulièrement à des évaluations. À partir de lundi, des entreprises travailleront. D’autres resteront confinées. Il faudra réadapter les aides pour les entreprises non prises en considération et celles qui resteront fermées plus longtemps.

Vous n’excluez donc pas l’éventualité d’un nouveau versement d’aide non remboursable ?

Ah non, pas du tout. C’est le message le plus important. On regarde avec les ministres de l’Économie et des Finances quels sont les secteurs les plus importants et on va lancer une nouvelle aide.

Une pensée particulière à l’attention de l’horeca qui s’apprête à souffrir longuement ?

Justement, tous les secteurs ne sont pas égaux. On ne peut pas prendre un arrosoir et verser de la même manière sur tout le monde. L’horeca est un secteur très très très fragile. Regardez l’hôtellerie. Il n’y avait pas de réservations depuis le 1er mars et ils n’afficheront pas complet au jour 2 du déconfinement. Des aides devront durer plus longtemps.

À quelles nouvelles mesures réfléchissez-vous ?

On va réfléchir à de nouvelles aides directes.

Pour qui et sur quels montants ?

Jusqu’à maintenant, on était très occupés à payer rapidement les 5 000 euros. Maintenant on a mis en place les équipes pour honorer les aides de 2 500 euros. Parallèlement des personnes analysent les demandes refusées. Comment ? Pourquoi ? Quels secteurs ne les ont pas reçues ? Pour l’aide des indépendants, on va faire la même analyse. Qui n’est pas pris en considération ? Comment réadapter cette aide pour les besoins de cette crise ?

Concernant la reprise du travail, l’étude Recovid menée par des chercheurs locaux en sciences économiques et sociales préconise un double test des salariés avant le retour au travail. Cette hypothèse tient-elle la route ?

Un échantillon représentatif du secteur de la construction, de 300 personnes, servira à mesurer la prégnance du virus et le cas échéant à mettre les personnes touchées en quarantaine.

D’accord. Donc pas de dépistage systématique ?

Pas tout le monde, non. On regardera les analyses. On évaluera. Puis des décisions seront prises. Faut-il tester d’avantage ? D’autres secteurs ? On le fait en parallèle avec un monitoring de la population luxembourgeoise. Il faudra attendre les résultats des deux tests en parallèle pour tirer des conclusions. On aura trois semaines de réflexion entre l’ouverture maintenant et les autres possibilités. On analyse au jour le jour. De semaine en semaine.

Mais avez-vous une vue un peu plus lointaine ? Des scénarios sur cet été ? Éventuellement ce qui pourra ouvrir. Pour l’horeca, cette saison est décisive. Surtout après un printemps mort. Quelles sont les perspectives ?

Pour le secteur de l’horeca, il y a déjà eu de la part d’un certain nombre des initiatives créatives. Beaucoup se mettent à la vente à emporter. Un cuisinier donne des cours de cuisine sur Facebook. Les entrepreneurs se remettent en question. Mais pour un scénario pour l’été, c’est encore trop tôt. Il faut jauger les capacités hospitalières.

Vous avez un budget, une marge de manœuvre selon les scénarios ?

Comme disaient le Premier ministre et le ministre des Finances, ça coute ce que ça coute. On parle vraiment d’aides allouées en fonction des nécessités de chaque situation. Et ça coutera ce que ça coutera.

N’avez vous pas envisagé des perspectives économiques ? Un nombre de faillites possible ? En France, on parle de 25 pour cent de faillites chez les restaurateurs.

J’espère le moins de faillite possible. On fera tout pour garder un maximum d’entreprises à flot. C’est une partie de l’image du Luxembourg. Il faut préserver les entrepreneurs. Ils se posent beaucoup de questions. Après les réouvertures, les clients seront-ils là ? La demande repartira-t-elle ? Y aura t il des réticences d’ordre sanitaire ?

Une étude de l’IFO Institut a inspiré le gouvernement dans sa gestion de la pandémie. Elle préconise l’ouverture des lieux publics à la toute fin. C’est aussi la voie suivie ici ?

Oui. Oui. Je pense. Les endroits où l’on se croise. On va aussi éviter d’inciter les gens à se déplacer d’une région à l’autre au début du déconfinement. Les restaurants ne seront pas ouverts demain, c’est certain.

Des ouvertures partielles et avec aménagements ne sont elles pas envisageables ?

On va analyser ça à partir de lundi. Est-ce qu’on aura une croissance des infections ? On envisagera ensuite les mesures pour les commerces. Faudra-t-il limiter le nombre de personnes selon la surface ? Imposer des mesures barrières dans les restaurants ?

Comment accompagner cette reprise progressive après le confinement ?

Nous avons annoncé un séquencement, avec la réouverture des chantiers, de certains magasins, des paysagistes, etc. Au ministère, on travaille avec l’association Markcom pour faire une campagne de sensibilisation à l’achat local.

D’une manière générale, on sent un grand tâtonnement ?

C’est crucial. Le plus dangereux serait d’ouvrir trop et de refermer par la suite. C’est pour ça qu’il est important de procéder à ces analyses sur les deux échantillons. D’attendre. On a une période de trois semaines entre cette ouverture-ci et l’éventuelle prochaine. C’est assez long pour se faire une bonne idée.

Pierre Sorlut
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