Une question de bien-être

d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2020

Figurez-vous que j’ai découvert une nouvelle fonctionnalité de mon téléphone. Fonctionnalité plutôt effrayante, d’ailleurs. En fouillant dans mes paramètres, dans l’idée de régler la luminosité de mon écran trop terne quand je le consulte depuis mon transat au soleil, je suis tombée sur une rubrique dont l’intitulé a piqué ma curiosité. « Bien-être numérique ». Ça fait sourire, n’est-ce pas ? Un clic plus tard, croyez-moi, je souriais déjà un peu moins. Dans cette alcôve bien cachée de mon téléphone est en fait comptabilisé le temps que je passe quotidiennement devant mon écran. Juste en dessous, le top trois de mes applications les plus chronophages, et encore plus bas, le nombre de fois où je déverrouille frénétiquement mon clavier. S’ensuit encore toute une série d’informations de ce type, à base d’objectifs à atteindre et de minuteur à fixer pour, vous vous en doutiez, passer moins de temps à pianoter et, in fine, gagner en bien-être.

Le truc c’est qu’à l’heure actuelle, mon bien-être passe justement, grandement, par cet écran. Je vous la fais courte, mais au bout d’un mois, mon partenaire de confinement et moi, on se tape un peu sur les nerfs et sincèrement, j’adore mon enfant, mais comment vous dire… Bref, vous avez compris. Donc mon téléphone, sur lequel je passe visiblement une quantité d’heures qui avoisine quasiment celle d’une classique journée de travail, c’est un peu mon meilleur allié. Celui qui me relie à ma famille, aux personnes que j’aime, à mes e-mails, à mon travail, à l’actualité, à mes apéros virtuels, à mon cours de Pilates en ligne, aux musées du monde que je peux désormais visiter depuis mon canapé, à des pièces de théâtre rediffusées, à des concerts live de mes artistes préférés, eux-mêmes enfermés dans leur salon… En résumé : à un semblant d’extérieur, de vie d’avant, de normalité.

N’empêche que toutes ces petites minutes passées par ci, par là, à répondre à un message, à lire un article ou à visionner une recette de Moscow Mule, ça finit par faire des heures qui, additionnées, finissent par faire des jours… Et au bout d’un mois, les yeux un peu écarquillés face à ce compteur d’heures très révélateur, légèrement honteuse et accusant le coup, je me suis demandée si c’était vraiment comme ça que j’avais envie de le passer, ce confinement imposé. Parce que mine de rien, avant, j’en rêvais un peu, moi, d’une pause de ce genre. Pour souffler. Réfléchir. Faire le point. Voir où j’en étais, personnellement, de ma crise de la trentaine. Prendre le temps de vivre, regarder les saisons passer, évacuer un peu de cette « charge mentale » dont on parle tant mais jamais assez. Échapper à cette constante et épuisante sursollicitation de tous les côtés. Oui, j’avoue avoir, parfois, eu un peu envie de disparaître, de m’enfuir, de me faire oublier, juste un peu hein, juste quelques jours – ne vous inquiétez pas – juste pour me ressourcer. Me retrouver.

Et voilà que d’une certaine façon, on me l’offre enfin, cette possibilité, sur un plateau même ! Pourtant je m’obstine à repousser ce cadeau. À refuser de ne rien faire. À ne surtout pas vouloir m’ennuyer. À organiser d’avance toutes mes soirées, à prouver ma productivité, à vouloir être un peu partout alors qu’on nous demande pour une fois d’être nulle part, à visionner des séries Netflix par paquet, sans même vraiment les regarder, à remplir mon agenda de rendez-vous virtuels avec tout mon carnet d’adresse – et vue la difficulté que je rencontre face à l’emploi du temps surchargé de mes semblables, il est clair qu’on est tous atteint du même syndrome. Normal me direz-vous, s’ennuyer ce n’est pas marrant. Et puis ça nous manque rapidement, la vie sociale, les sorties, les restaurants, le cinéma… Toutes ces choses qui occupent et animent notre vie normalement, dans une société qui n’a de cesse de prôner la mobilité, l’efficacité, le divertissement, le voyage, l’aventure, le frisson… Mais quand même.

J’ai fini par me demander, finalement, si l’ennemi, dans ce confinement, ça n’était pas un peu nous-même ? Si quelque part, ce qui nous embête le plus dans tout ça, ce qui nous rend fou, nerveux, irritable, c’est que parfois, entre deux activités, on finit par se retrouver, indépendamment de notre volonté, seul avec notre intériorité. Face à notre vie, sans fards, à ce que l’on a construit ou manqué, à notre couple, à notre métier. Et que parfois, faire face à tout cela, eh bien ça se révèle bien plus stressant que la dernière saison de Casa del Papel, qui soit dit en passant, n’est pas la meilleure. Stressant parce que bien souvent révélateur. D’envies que l’on a, que l’on a eues et qu’on a perdues, ou que l’on a tout simplement plus. De traits cachés de certaines personnalités, de la nôtre ou de celle des autres. D’un quotidien trop formaté, d’un travail qu’on réalise soudain dénué d’intérêt, de relations qui se révèlent plus toxiques que bienfaitrices. De tant de petites choses qui, additionnées, finissent par risquer de conduire à un déclic. Qui lui-même, peut induire un changement. Qui sauterait alors brutalement à nos yeux privés de tout échappatoire, si tant est que ces derniers aient un peu quitté les écrans. Peut-être qu’il est effectivement temps de fouiller l’alcôve de notre bien-être. Et tout en s’extasiant de la nature qui reprend ces droits en seulement un mois, tenter à notre tour d’en tirer leçon.

Salomé Jeko
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