Quelques réflexions sur le monde du post-coronavirus

Être ou avoir ?

d'Lëtzebuerger Land vom 24.04.2020

Ce questionnement assez classique est souvent l’occasion de déclencher de longues et futiles diatribes pseudo-philosophiques. Et pourtant, je me lance !

La pandémie du coronavirus nous oblige à nous questionner en profondeur sur l’ensemble de nos agissements, tant individuels que collectifs. Le coronavirus n’est que le dernier épiphénomène d’une réalité plus substantielle et profonde que nous nous refusons de voir et d’examiner depuis bien longtemps.

Le constat de tous (hommes politiques, intellectuels, responsables d’organisations publiques ou privées) est que la situation est critique. Nous sommes dans une phase de remise en question, et même de changements des paradigmes sociétaux (politiques, économiques, sociologiques) et individuels (moraux, psychologiques, comportementaux).

Si le constat est quasi-unanime sur les faits, les réflexions sur les modalités et comportements à mettre en place pour en sortir ne le sont pas.

En réalité, ce manque apparent de logique peut s’expliquer par un refus ou un empêchement de voir les raisons profondes qui nous ont amenés là où nous en sommes aujourd’hui.

En essayant d’être synthétique, il y a deux approches analytiques envisageables. La première est celle d’examiner la situation et de proposer des solutions dans un cadre de référence qui pourrait être défini comme « la situation est grave mais au fond on en a vu d’autres, donc trouvons les solutions les plus appropriées pour en sortir avec le moins de dégâts possibles ». Et cette solution est définie par chacun de son côté en fonction de ses possibilités économiques et organisationnelles actuelles.

La seconde consiste à remettre en question toute notre organisation sociétale afin de faire en sorte que de telles situations soient dans le futur mieux gérées collectivement, voire réduites ou prévenues grandement. Cela demanderait une prise en compte empathique des raisons, intérêts et aspirations de toutes les collectivités humaines. L’expérience humaine nous montre la complexité d’une approche de ce type.

Aujourd’hui en Europe, il y a floraison de discours sur la solidarité entre les Peuples. En réalité chaque Pays se limite, chacun pour soi, à essayer de minimiser l’impact tant sanitaire qu’économique en premier lieu et seulement après de s’occuper éventuellement des autres.

Nous vivons une situation à la « Titanic ». Premièrement se sauver soi-même (avec beaucoup d’empathie verbale, pour le voisin et même l’autre) et ensuite, dans un deuxième temps de faire preuve de bienveillance, voire de bienfaisance. Ce comportement est humain, et en partie compréhensible ; toutefois, il ne tient pas compte des conséquences globales dans l’espace et dans le temps de toute initiative limitée par des concepts liés au « vieux monde » non globalisé.

Le problème est que ces fonctionnements compréhensibles dans le monde antérieur au coronavirus, ne tiennent pas compte de la globalisation telle que nous la connaissons depuis une cinquantaine d’années. La lame de fond (groundwell) de la globalisation a conduit le monde à devenir un seul grand bateau. J’en veux pour preuve les mutations des notions d’espace/temps, d’intégration des systèmes de production, de la compénétration des systèmes d’information et de communication, etc. Si une partie du monde – pour ne pas dire du bateau – coule, tout le monde coule : première classe, deuxième et troisième classe.

De plus, nos sociétés occidentales (et leurs périphéries culturelles et économiques) ne sont plus capables (et personnellement je ne le souhaite pas) de fonctionner selon des concepts qui sont à la base des sociétés orientales. Les deux Guerres mondiales, le libéralisme, l’individualisme ont profondément modelé nos sociétés.

La tentative maladroite des USA de conditionner la Chine via le soft-power des Gafa, entre autres, est en train de se transformer en boomerang.

Les anciennes oppositions telles que Nord-Sud, Socialisme-Libéralisme (ultra-libéralisme), Riches-Pauvres, Occidentaux-Orientaux, sont certainement encore valables, mais ont perdu beaucoup de sens et de vigueur. Baser une stratégie pour l’évolution future de nos sociétés sur ces concepts serait suicidaire. La leçon de la sortie du Colonialisme à l’Occidentale par rapport à l’Orientale, nous prouve que notre conception basée sur la suprématie (réelle ou présumée) d’une partie de l’Humanité sur une Autre est définitivement dépassée.

Aujourd’hui, il s’agit de choisir si nous voulons continuer à l’ancienne (colonialisme, prédominance du capital sur le travail, maîtrise et pseudo-contrôle des processus de connaissance, exploitation effrénée des ressources du bateau « Terre », etc.) ou essayer de construire une nouvelle relation entre les Peuples (et en intérieur entre toutes les composantes de nos sociétés sans exception) d’une part et de l’Homme et de la Nature d’autre part.

Ce débat n’est facile ni pour les conséquences sociologiques ni pour les modalités de temps et d’organisation que cela comporte. Toutefois, sans une remise en question profonde et sincère de notre mode de vie, nous serons dans quelques années dans une situation inextricable. La crise que nous vivons aujourd’hui peut être une opportunité si nous avons le courage d’envisager des solutions inédites ou nouvelles.

En étant un peu provocatrice pour stimuler le débat, voici quelques pistes :

a. L’annulation (totale ou partielle) de la dette. Lors de la « crise de la dette grecque », le fait de ne pas avoir aidé nos amis grecs a amené à une situation encore plus difficile tant sur les marchés financiers qu’en termes économiques avec pour résultat d’avoir fait cadeau « aux Chinois » du port du Pirée, tout en sauvant les banques « spéculatives » ! La bonne nouvelle est que commencent à s’élever quelques voix (minoritaires par rapport au « main-stream Buildberg ») sur les conséquences d’une attitude basée sur la protection du capital au détriment de l’être humain. La mutualisation des risques privés et la privatisation des bénéfices n’ont pas donné les résultats espérés. Il ne s’agit pas de solidarité mais des intérêts bien compris de chacun. Les Gouvernants (populistes et autres) qui jouent à cacher la vérité aux concitoyens risquent de faire un calcul égoïste à très court terme.

b. Les distorsions des règles dans une direction favorable seulement aux marchés sans correctifs propres d’une économie humaniste, comportera une explosion à brève échéance de nos sociétés. Penser que le premier centile, voire décile, s’en sortira sur le dos des autres 99/90 pour cent de la population est croire aux « brioches » de la Révolution française.

c. La péréquation fiscale entre les Pays et entre les composantes de nos sociétés est devenue urgente. Une lecture (même rapide) des dernières œuvres de Piketty, de Saez, etc. peut nous donner une idée de ce qui nous attend. Une politique fiscale à la façon « New Deal » tant au niveau interne/communautaire qu’international (global) est peut-être une première étape de redressement de la situation.

d. La redéfinition des rapports et financements entre activités « structurantes » de nos sociétés (Ordre public, Défense, Santé, Éducation, Sécurité alimentaire et habitation, etc.) et activités privées ne peut plus attendre. La gestion des activités des domaines relevant du « bien commun » devra amener à définir un socle commun à tous (Recherche Sanitaire, Accès aux Connaissances, Éducation et Formation, Défense des Ressources Vitales, Énergie, etc.)

e. L’Union européenne a été pensée dans un contexte entièrement différent de l’actuel : globalisation et expansion sans limites de la consommation dans un monde où la prédominance occidentale était donnée pratiquement pour acquise. S’il n’y a pas de changement substantiel et rapide, nous serons tous destinés à subir ce que nous avons imposé aux autres peuples hier. Nous avons joué à faire la guerre (deux au moins dans le dernier siècle) entre nous sans tirer jamais les leçons du passé. Au contraire, il semble que nous ayons oublié de quoi nous sommes capables, en mal, et nous y allons gaiement. Le début du XXe siècle est de retour.

f. Un nouveau pacte entre l’Homme et la Nature est devenu une question de survie pour tous. Les « Riches » ne peuvent pas penser sérieusement qu’ils pourront s’en sortir seuls. La double dynamique d’un risque de « dé-globalisation de retour de fait » d’une part et la communautarisation du « way of life » d’autre part conduira inévitablement à des tensions inter/intracommunautaires et la sécurité des élites ne sera plus garantie.

g. Les partages du savoir/éducation/formation/information devraient être considérés comme un bien fondamental commun soustrait à toute manipulation ou tout contrôle du plus fort (ou du plus rusé) pour le bénéfice de l’Homme et non de « quelques hommes ». Des actions et politiques concrètes devront être mises en œuvre le plus rapidement possible afin d’éviter que tout le secteur lié à l’immatériel répète le scénario du gaspillage et de l’appropriation par quelques-uns des ressources matérielles globales. Dans ce contexte, j’ose remettre en question la gestion classique de la propriété intellectuelle.

En conclusion, force est de constater que nous sommes en présence d’un changement des paradigmes de notre façon d’être et de vivre dans tous les domaines. Des décisions équitables, courageuses et claires ne peuvent plus être procrastinées sous peine de nous retrouver demain face à une situation ingérable, voire explosive.

Un point fondamental sera d’expliquer à nos Populations pourquoi il faut changer dans l’intérêt de tous et mettre en œuvre des politiques idoines permettant d’assurer le rééquilibrage équitable de l’accès et de la fruition des sources énergétiques, de la connaissance, des ressources alimentaires, sanitaires, financières, etc.

Quand les problèmes deviennent structurels, il faut entreprendre les actions capables de changer réellement la structure et l’organisation des sociétés. Cela peut se faire grâce à une gouvernance étayée par une communication qui explique les problèmes honnêtement et clairement. Nos citoyens sont adultes et capables de comprendre.

La fin de la « guerre froide » n’a pas signifié « la fin de l’histoire », au contraire. Ne pas avoir su profiter de l’occasion offerte par deux décennies d’accalmie pour assurer une meilleure répartition équitable des ressources entre les Peuples et à l’intérieur de chaque collectivité nationale, a amené une augmentation exponentielle des tensions.

Terrorisme, crise écologique, guerres « locales » qui s’éternisent, crises humanitaires, crises économiques, pandémies, etc. sont les symptômes d’un monde qui s’enfonce vers une situation inextricable dans lequel le bien commun est trop souvent mis derrière le bien particulier.

L’ultra-libéralisme et l’essai de reprise en main par les élites ont échoué à créer un nouvel ordre mondial. Essayons, sans arrière-pensées, de redéfinir des règles du jeu un peu moins déséquilibrées.

Les nantis que nous sommes devront apprendre à vivre avec moins. Moins en termes économiques ne signifie pas moins en termes de qualité de vie. Certains en ont fait l’expérience pendant le confinement.

Solidarité, partage, respect, spiritualité au sens large peuvent être pratiqués par chacun pour essayer d’élever notre niveau de conscience individuel et collectif.

Et si la qualité de l’Être plutôt que l’Avoir était la clé du changement ?

L’auteure est présidente du Fonds national de la recherche et membre du conseil d’administration de la Banque centrale du Luxembourg.

Martine Reicherts
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