Bug

Huis clos

d'Lëtzebuerger Land vom 02.07.2009

Sous ses airs de Paris Hilton extravertie, elle est décidément plus rock’n’roll que Carole Lorang, et, après des acteurs comme Tom Leick et Jules Werner, la première réalisatrice de cette génération de jeunes qui ont fait leurs études en Angleterre plutôt qu’en France, en Belgique ou en Allemagne, et trouvent tout naturel de monter des pièces anglaises ou américaines en V.O. Nourrie au cinéma – son père dirige les cinémas Utopolis – et proche du monde de la musique, elle est néanmoins une femme de théâtre. Elle est probablement la première représentante du théâtre hyper-kinétique au grand-duché. 

Anne Simon vient de monter Bug de Tracy Letts au Théâtre national. La pièce, qui date de 2004, avait été portée à l’écran par William Friedkin (The Exorcist, 1973 ; The French Connection, 1971) en 2006. Peu après, Letts a eu le prix Pulitzer pour August : Osage County. En mettant en scène Bug, Anne Simon présente pour la première fois cet auteur américain acclamé au Luxembourg – et se positionne à l’extrême opposé des Shakespeariades francophones légères du Capucins. 

Bug est une pièce politique, sur les séquelles que portent les anciens soldats des guerres du Golfe, sur les stratégies de surveillance et les recherches scientifiques de l’armée américaine, sur la peur post-onze-septembre (d’Land, 5 juin 2009). Mais c’est aussi un exercice de style, un mélange des genres théâtraux – ça commence en histoire d’amour pour se terminer en horreur, il y a un interlude burlesque et des envolées de gore, il y a même de quoi rire jaune… Sur la scène du Théâtre national, il y a des cafards et du sperme, des drogues et de l’alcool, du sexe et de l’agressivité, de la musique techno et des scènes de nu – du vrai théâtre contemporain. [Et surtout, surtout : pas une seule projection de bribes d’images floues, merci pour ça !]

Agnes (Fabienne Biever) est serveuse dans des boîtes de nuit. Complètement accro à l’alcool et aux drogues, elle craint la sortie de prison de son ex-mari Goss (Jules Werner), qui la harcèle déjà par téléphone. Un soir, alors qu’elles devaient sortir en boîte, sa meilleure amie R.C. (Anne Simon) amène Peter (Milton Welsh), plutôt bel homme, mais mystérieusement évasif sur sa vie. Parce qu’elle a peur la nuit, Agnes propose à Peter de rester. Entre les deux se nouera forcément une histoire d’amour, faite d’excès et de paranoïa. Peter protège Agnes lorsque débarque Goss, à ses côtés, elle se sent moins seule, même si elle lui lance : « I need a man like I need a hole in my head ». 

Mais après leur seule et unique nuit d’amour, Peter découvre un cafard dans le lit d’Agnes. À partir de ce moment-là, il monte son délire paranoïaque – et Agnes va le suivre. Jouant sur le triple sens de « bug », punaise, micro, et, « to bug », emmerder, Tracy Letts fait de Peter un paranoïaque de guerre, persuadé que l’armée lui aurait planté des micros ou des colonies d’insectes sous la peau afin de faire des recherches militaires sur lui et de le contrôler. Sceptique aux débuts, Agnes finit par se lâcher dans ce délire, puisque ces histoires semblent soudain donner un sens à ses malheurs à elle – dont le pire est d’avoir « perdu » son fils unique dans un supermarché, il y a déjà une dizaine d’années. Les autres, qu’ils soient amis ou ennemis, ont beau leur dire qu’il n’y a pas de cafards, que ces insectes ne sont qu’une invention de leur esprit, rien n’y fait. 

Le décor conçu par François Villain est une scène ouverte, presque vide, avec deux blocs de spectateurs en face-à-face, où l’espace de la chambre de motel se crée au fur et à mesure, avec quelques bandes adhésives et beaucoup de portes mobiles. L’idée de ces portes est très belle, car elle symbolise bien le sentiment d’intrusion des visiteurs que ressentent Agnes et Peter dans le huis clos de leur chambre miteuse. Mais en même temps, cette ouverture empêche la création d’une ambiance claustrophobe. Même si, à force de voir les acteurs se gratter jusqu’au sang sur scène, on commence à sentir comme des chatouilles et des gratouilles aussi… 

Bug  joue au fin fond de l’Amérique, in the middle of nowhere, près d’Oklahoma. Un des problèmes de la production luxembourgeoise est là : chacun des acteurs a un accent, luxembourgeois, allemand, anglais, mais pas de l’Oklahoma. On peut considérer que ce n’est pas tragique, la production ne misant pas sur le naturalisme, mais c’est au moins gênant. Une fois cette gêne et les longueurs du premier tiers du spectacle, avec sa mise en place un peu fastidieuse des personnages, dépassées, les acteurs sont fabuleux, s’y jettent corps et âme. Fabienne Biever et Milton Welsh ont une présence physique incroyable, la voix, le corps (auto)mutilé, la peur omniprésente, la fêlure intérieure deviennent palpables. Nickel Börsenberg offre une bulle d’oxygène et une grande performance d’acteur avec son stand-up en Doctor Sweet, qui illustre les différents types de paranoïa et Jules Werner est véritablement menaçant en hyperviolent Goss. La scène de lutte entre Peter et le docteur Sweet, l’attaque d’épilepsie de Peter ou le monologue flippant d’Agnes, lorsque tout lui apparaît soudain comme une évidence, constituent déjà des moments d’anthologie du théâtre autochtone.

Bug de Tracy Letts, en anglais, mise en scène : Anne Simon ; décor : François Villain ; costumes : Denise Schumann ; avec Fabienne Biever, Milton Welsh, Jules Werner, Nickel Bösenberg, et Anne Simon, sera encore joué ce soir, 3 juillet, et demain, 4 juillet, à 20 heures au Théâtre national ; informations sur Internet www.tnl.lu ; tickets par : www.luxembourgticket.lu. Parallèlement à la pièce, Utopolis montre, sous le titre Bug and more Bugs, des films qui s’y rapportent, dont l’adaptation cinématographique du texte par William Friedkin (2006), avec Ashley Judd et Michael Shannon, le 7 juillet à 21h30.

josée hansen
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