Faire enfin de l’enseignement des langues une priorité pour la recherche au Luxembourg

Le principal défi de l’école

d'Lëtzebuerger Land du 24.10.2014

Le déclic pour cette contribution est venu de l’évocation récurrente des problèmes scolaires entraînés par le multilinguisme au Luxembourg. La dernière en date est celle du 11 septembre 2014, lors de la rentrée 2014-2015, par le nouveau ministre de l’Éducation nationale Claude Meisch. Il a annoncé comme toute première priorité de la politique éducative 2014-2018 de favoriser les apprentissages linguistiques de la petite enfance (les enfants de zéro à trois ans) par « un concept pour le développement du langage en immersion bilingue (luxembourgeois et français) », à élaborer d’ici 2016 en collaboration avec l’Université du Luxembourg.

« L’immersion » peut effectivement faciliter l’apprentissage d’une langue. Toute personne transplantée dans un milieu linguistique donné et forcée d’y survivre apprend bien vite à se débrouiller dans l’unique langue employée. Mais « l’immersion » ne fonctionne pas pour l’apprentissage du luxembourgeois ou du français parce que le milieu est multilingue. À moins de séparer les enfants dès le très jeune âge en deux sous-groupes, l’un luxembourgophone, l’autre francophone, et ainsi aboutir à ce dont personne n’a jamais voulu, c’est-à-dire une société éclatée dès le très jeune âge.

Le programme gouvernemental du 4 décembre 2013 s’est aussi penché sur l’enseignement des langues. Est ainsi évoquée prudemment l’alphabétisation parallèle en allemand et en français dans une même classe, ou l’alphabétisation séparée en français des enfants romanophones, quitte à les faire revenir un jour dans le giron commun.

Au lieu de ces approximations la seule démarche concevable passe par des recherches scientifiques sérieuses dont le cadre est d’autant plus facile à tracer que les problèmes essentiels sont bien connus.

Un premier problème est la diversité linguistique des élèves au moment d’entrer au cycle 1 de l’école publique. On a pensé trouver la solution dans la création de classes précoces pour faire apprendre à tous les enfants le luxembourgeois pour faciliter l’alphabétisation en allemand au deuxième cycle. Seule une recherche sérieuse peut dire si cet objectif a été atteint.

Un deuxième problème est constitué par l’introduction du français dès la deuxième année du deuxième cycle, alors que pour beaucoup d’enfants l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en allemand est encore mal maîtrisé. Le problème est accentué par l’irruption prématurée de l’écrit français. Car apprendre le français à l’oral et à l’écrit signifie apprendre deux langues différentes. S’y ajoute le problème épineux de l’évaluation des compétences linguistiques et surtout la part de l’écrit dans cette évaluation.

Il faudrait aussi se pencher sur les potentialités d’une approche contrastive dans l’enseignement des langues et l’analyse des interférences entre les langues pour développer par exemple une pédagogie de la faute. De telles recherches sont nécessaires pour décrire le multilinguisme en action, mais surtout pour le maîtriser dans l’intérêt des enfants.

Les problèmes sont connus et ont été clairement posés dans les travaux qui ont abouti au « Réajustement de l’enseignement des langues »1. Le jugement est clair : « Une approche didactique et pédagogique intégrée des langues fait défaut. L’enseignement des langues se présente comme un ensemble d’univers cloisonnés (…). Les objectifs de maîtrise de langue aux différents moments du cursus ne sont pas définis de façon assez précise. L’évaluation est en général sommative et négative (…) » (p. 16).

Si on s’accorde à considérer le problème de l’enseignement des langues au Luxembourg comme un ou même le problème essentiel de notre école, il faut se demander quels moyens scientifiques notre pays se donne pour le résoudre.

De multiples organes et institutions s’occupent de l’enseignement des langues. Depuis 2003 l’Université du Luxembourg a remplacé l’Iserp (Institut supérieur d’études et de recherches pédagogiques) pour la formation des maîtres de l’enseignement préscolaire et primaire.

Dans le contrat d’établissement de l’UdL 2014-2017 les sciences de l’éducation sont une des quatre priorités scientifiques centrales de l’Université. La FLSHASE (Faculté des lettres, des sciences humaines, des arts et des sciences de l’éducation) certifie la formation initiale par le Bachelor des sciences de l’éducation, qui est une formation théorique et une introduction à la pratique. Depuis 2009, la partie didactique a été accentuée par rapport aux considérations théoriques, quand Gérard Gretsch a pris la direction des études avec Claudine Kirsch. Cette approche suppose l’implication d’enseignants qui sont les formateurs de terrain des étudiants du BScE.

La FLSHASE dispose de trois unités de recherche : ECCS (Education, Culture, Cognition and Society), Inside (Integrated Research Unit on Social and Individual Development) et Ipse (Identités, Politiques, Sociétés, Espaces). Il s’y ajoute depuis 2013 Lucet (Luxembourg Centre for Educational Testing) sous la direction du Professeur Romain Martin pour développer une banque de données longitudinales sur l’enseignement du pays.

L’ECCS comprend six instituts voués à la recherche dont l’un est l’institut des sciences de l’éducation appliquées. Il se consacre à la recherche concrète sur l’enseignement des langues dans nos écoles. Un autre institut s’occupe de recherche sur le multilinguisme.

L’allocation des ressources révèle que la recherche dans les sciences de l’éducation, orientée vers des objectifs commandés par l’intérêt national, n’est pas une priorité pour l’UdL, quoi qu’en dise le contrat d’établissement.

Pour l’institut des sciences de l’éducation appliquées, on trouve une professeure directrice (Christiane Siry) et une assistante-professeure directrice adjointe (Claudine Kirsch), dix enseignants et trois doctorants. C’est très peu face aux ressources par exemple de l’institut « cognitive science and assessment » (Cosa) du même ECCS, qui signale 50 chercheurs, 20 doctorants, douze projets interdisciplinaires et quatre groupes de recherches.

Les deux autres unités de recherche, Inside et surtout Ipse, de cette Faculté se voient très richement dotées en personnel, sans commune mesure avec l’institut de recherche voué aux questions pratiques de l’enseignement.

Évidemment, ce qui peut échapper à l’observateur extérieur, c’est l’apport « transversal » de ces entités de recherche aux questions de l’enseignement, et tout particulièrement de celui des langues. Mais pour qu’un tel apport ait lieu, il faut dépasser l’étanchéité entre les UR et leurs instituts et renforcer la volonté d’échange et de collaboration de tous les acteurs. L’idéal serait de créer un véritable centre interdisciplinaire où toutes les recherches orientées vers la connaissance et la pratique du multilinguisme seraient réunies.

Le même questionnement sur les ressources est suscité par l’activité du FNR (Fonds national de la recherche). Déjà, en 2007, le FNR a été appelé par le Plan d’action langues à « garantir que les projets qu’il finance (…) répondent aux besoins réels du système éducatif luxembourgeois. » (p.73). Mais dans le rapport du FNR pour 2013, parmi les projets dans le cadre de Core, qui est le programme central du FNR pour des domaines prioritaires au Luxembourg, on trouve une seule recherche concernant un sujet de langue : c’est le projet de la chercheuse Pascale Engel de Abreu sur la langue orale au préscolaire2.

Comment expliquer la part réduite de recherches sur des questions de l’apprentissage et de l’enseignement des langues ?

Les enseignants et les chercheurs, dont beaucoup d’étrangers engagés par la FLSHASE, ne sont que rarement intéressés par la réalité scolaire du pays. Peut-être le multilinguisme fascine-t-il l’un ou l’autre chercheur, mais étudier la pratique de ce multilinguisme au Luxembourg et les moyens de le maîtriser à l’école n’est pas un sujet prestigieux pour une carrière universitaire internationale. Les doctorants dans ce domaine se font rares. Le système universitaire, tel qu’il a été mis en place depuis dix ans, est destiné davantage à servir la carrière des universitaires que les intérêts du pays.

Or, l’unique université à notre disposition est un instrument de réflexion et d’innovation indispensable pour notre pays. Les responsables ne devraient jamais perdre de vue ni cette situation ni cette finalité. Si les sciences humaines ont une large part du gâteau (les études sur l’identité, l’histoire, la psychologie, l’art…), les sciences de l’éducation n’ont pas eu la faveur des décideurs à tous les niveaux.

La formation des maîtres est la clef de voûte pour une approche cohérente de l’enseignement des langues. L’objectif est de former des enseignants capables de répondre intelligemment et efficacement aux défis quotidiens, grâce aussi à une recherche centrée sur les problèmes réels de l’enseignement. Formation initiale et formation continue doivent converger vers cet objectif.

Gérard Gretsch, le directeur du bachelor des sciences de l’éducation, regrette la séparation des structures d’études et de recherche et la faible part des ressources allouée à ces recherches.

Ces ressources, c’est d’abord le personnel. La disponibilité des professeurs et des chercheurs à connaître le terrain, à vouloir s’y impliquer activement, à faire de la recherche avec l’objectif d’élaborer peu à peu des démarches pour l’enseignement devrait être un critère important du recrutement dans la FLSHASE.

L’expertise de l’ISERP (Institut supérieur pour l’enseignement et la recherche pédagogique) a été rayée d’un trait de plume par la création de l’Université en 2003, chargée désormais de former les maîtres du fondamental. Or cette formation a patiné pendant des années en se limitant à un bagage théorique. Gérard Gretsch a le mérite de l’avoir réorientée vers une approche plus pratique. Il aimerait voir des enseignants du fondamental s’orienter vers la recherche et peut-être vers un doctorat pour développer la nécessaire interaction entre pratique et recherche.

Claudine Kirsch, directrice adjointe du BScE et chercheuse à l’ECCS, signale pour sa part que l’UdL n’entend pas fournir des « recettes » aux enseignants, mais des ressources leur permettant d’atteindre les objectifs du plan d’études. Ainsi l’outil iTEO (Text oral editor) est une application pour iPad d’un programme élaboré pour ordinateur depuis les années 90 et servant à créer des situations de communication authentiques pour l’expression des enfants.

Une autre piste est le travail avec les formateurs de terrain qui encadrent les étudiants du bachelor. En certifiant le travail des patrons de stage, l’Université peut encourager leur formation continue, et peut-être pousser l’un ou l’autre à aller vers un master. Il faut s’assurer que l’intervention des patrons de stage, des inspecteurs et des instituteurs ressources qui travaillent avec les étudiants soit cohérente.

Dans cette optique, il est important de faire converger tous les efforts d’innovation sur le terrain. Ainsi, les PRS (plans de réussite scolaire) sont des instruments de réflexion et d’action des enseignants. Mais il n’y a pas d’interaction entre le travail de recherche de l’Université sur le plan didactique et pédagogique et les efforts d’innovation des PRS.

Le projet de recherche de Pascale Engel de Abreu, retenu par le FNR, contient une intervention concrète sur la langue maternelle d’enfants portugais au préscolaire. Avec un groupe international de chercheurs, soutenue par le SCRIPT, la chercheuse luxembourgeoise entend étudier l’hypothèse selon laquelle un enfant dont la langue maternelle est solidement acquise, a plus de facilités d’apprendre des langues étrangères ensuite.

Or les enfants portugais ont souvent des déficits dans leur langue maternelle. Étant donné le nombre important de ces enfants dans la population scolaire luxembourgeoise (environ 20 pour cent), Pascale Engel a choisi le portugais pour son projet qui pourrait se faire avec d’autres langues. Elle entend développer l’usage oral du portugais langue maternelle par une intervention très structurée dans quelques classes du préscolaire en 2015-2016. Ce projet adapte un programme déjà utilisé en Grande-Bretagne à l’école luxembourgeoise. C’est un projet ambitieux qui peut avoir des répercussions scientifiques sur le plan international s’il confirme l’importance d’une bonne maîtrise de la langue maternelle pour l’apprentissage de langues étrangères.

Si cette hypothèse se confirme, le message pour les parents multilingues sera clair : il faut développer la langue maternelle des enfants chez soi pour mieux maîtriser le multilinguisme à l’école. Aujourd’hui les parents hésitent parfois à parler portugais de peur de handicaper leurs enfants à l’école en vue de l’apprentissage de l’allemand et du français. Pascale Engel entend impliquer étroitement les parents et les enseignants volontaires dans cette démarche qui n’est pas sans susciter des réticences ici et là.

À la fin, le projet fera l’objet d’une évaluation externe. Comme dit la chercheuse : « Il faut que le projet soit scientifiquement solide ! »3

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Pour en revenir au point de départ : l’enseignement des langues est le principal défi de l’école luxembourgeoise. Ni la politique ni des enseignants généralistes ou des spécialistes isolés ne peuvent trouver seuls des réponses. Voilà pourquoi il faut encourager et développer massivement une recherche scientifique cohérente dans ce domaine en relation étroite avec la formation initiale et continue.

1 « Réajustement de l’Enseignement des langues. Plan d’action 2007-2009 : contribuer au changement durable du système éducatif par la mise en œuvre d’une politique linguistique éducative », Luxembourg, Éditions du CESIJE – 2007, deuxième édiction corrigée.
Ben Fayot
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