Devons-nous, pour durablement nourrir le monde, épandre du poison sur les champs ?

License to kill ?

d'Lëtzebuerger Land du 27.11.2015

Depuis les publications d’Edward Faulkner (1949 : Soil Restoration ; 1951 : The Ploughman’s Folly), d’Annie Francé-Harrar (1950 : Die letzte Chance – Für eine Zukunft ohne Not ; 1958 : Humus – Bodenleben und Fruchtbarkeit) ou encore de Rachel Carson (1962 : Silent Spring)1 nous savons que la pratique de l’épandage de DDT et d’autres pesticides tue l’humus, ce substrat vivant indispensable à notre vie (voir d’Land, 30.10.2015).

Les diverses actions, démonstrations, colloques et manifestations, ici et ailleurs, autour de cette Année internationale des Sols (2015), lancée par la FAO, ont confirmé cet effet dévastateur des divers herbicides, insecticides, fongicides, miticides, rodenticides, et cetera sur la fertilité des sols. Le suffixe commun « -cide » vient du latin caedo, caedere, qui signifie tuer. L’épandage de ces pesticides engendre la perte significative de la bio-capacité partout au monde. Pourtant, jusqu’à présent, le ministère de l’Agriculture, de la Viticulture et de la Protection des consommateurs et ses administrations, la Chambre d’agriculture, les trois syndicats agricoles, une partie des enseignants du Lycée technique agricole ainsi que le CSV (lors d’une récente conférence de presse dédiée à la politique agricole) toléraient, défendaient, voire recommandaient-ils l’épandage de produits toxiques sur nos surfaces agricoles.

Conjointement ils disent l’approche « bio » sans avenir et la qualifient hic et nunc comme une production de niche pour un marché très restreint. Même si l’agriculture biologique n’emploie pas de poisons ni de fertilisants chimiques de synthèse, elle déboucherait pour la production de nos aliments de base sur des coûts et donc sur des prix beaucoup trop élevés. Les citoyens moins fortunés ne sauraient se payer le luxe du « bio ». Voilà pourquoi, l’agriculture intégrée, raisonnée, paysanne, familiale ou du terroir – pour ne reprendre que quelques unes de ses dénominations – serait celle à promouvoir.

Ces différentes formes culturales opèrent toutes aujourd’hui d’après le principe – plutôt récent – du seuil nuisible (Schadschwellenprinzip). On dose et épande donc moins qu’avant. Quant au « bio », il resterait une alternative pour « Fundi » ou égoïstes fortunés sensibles au maintien de leur propre santé. De plus, l’agriculture « bio », moins productive dans l’espace et dans le temps (si elle est mesurée à la seule biomasse récoltée), ne serait pas capable de nourrir le monde. Dans nos régions, elle profiterait de l’économie d’échelle assurée par les structures de production, de transformation et de distribution de l’agriculture conventionnelle pour fonctionner, voire pour survivre. Bref, le « bio » serait et resterait le parasite du conventionnel.

Lors des récentes manifestations, ici, à Bruxelles, à Paris et ailleurs en Europe, les paysans « conventionnels » réclamaient des prix nettement plus élevés pour leurs produits « non-bio ». Nos éleveurs veulent voir l’État luxembourgeois rendre obligatoire la préparation des repas dans les cantines publiques à base de produits issus de notre terroir. À cette fin, le ministre de l’Agriculture est en train de rédiger un cahier de charges pour les adjudications publiques taillé sur mesure pour les produits issus du label d’origine (et non de qualité) Sou schmaacht Lëtzebuerg géré par la Chambre d’agriculture. Une proposition de Déi Gréng pour inclure des produits « bio » est qualifiée de dérisoire par les trois syndicats paysans. Les éleveurs et agriculteurs « bio » ne produiraient pas les quantités nécessaires, disent-ils. Pour éviter des ruptures de stock, ils devraient importer des produits « bio » en partie de pays lointains, ce qui serait injuste envers les fermiers conventionnels locaux. De plus, leurs produits seraient trop chers pour une qualité qui, disent-ils, serait pratiquement identique : tous les produits agricoles, « bio » ou non, devraient répondre aux mêmes critères de qualité et d’hygiène.

Résumons : Pour pouvoir durablement nourrir les pauvres, les enfants, les vieux et le reste du monde, nous devons délibérément épandre du poison sur les champs. Or toutes les molécules actives de ces biocides finiront tôt ou tard par envahir irréparablement la nature, l’environnement (air, eau, sol), nos aliments et nos corps, et par compromettre le fonctionnement de la terre-mère nourricière. Les uns tolèrent cette pratique, les autres l’emploient sciemment. La loi les y autorise. Pourtant le glyphosate, molécule active contenue dans divers désherbants foliaires systémiques, finit par atteindre sur son long périple à travers champs, plantes, racines, sols, eaux, aliments végétaux, lait et viandes, le lait maternel de la femme. Les scientifiques le savent. Les politiciens aussi. Ainsi que tous les paysans avertis.

Ses garants s’acharnent à dire uni sono que l’agriculture et l’élevage « bio » sont trop chers. Mais ils omettent de prendre en considération le fait que les paysans « bio » internalisent eux-mêmes la plus grande partie du coût élevé de la préservation intelligente des sols et de la qualité intrinsèque des produits. Contrairement au « bio », l’agriculture conventionnelle externalise le coût total des dommages collatéraux de leurs diverses actions de « killing ». C’est donc la société toute entière qui doit en payer le prix. Elle est contrainte, bon gré mal gré, à le supporter : air, eau et sol empoisonnés, terres arables érodées, CO2 et N2O émis, réchauffement climatique assuré, aliments contaminés, santé publique mise en danger, tiers-monde assujetti.

Face à ce déséquilibre probant, il doit être permis de poser des questions. Qui a payé ou va payer la décontamination des eaux potables du lac de la Haute-Sûre infestées par diverses molécules chimiques dangereuses (outre le métolachlore-ESA et métazachlore-ESA) détectées à la suite de l’accident survenu sur un bassin versant belge de la Sûre en amont du lac ? Était-ce un hasard, une fatalité ou une chance ?

Si on appliquait à la paysannerie le principe du « pollueur-payeur », l’agriculture conventionnelle ne deviendrait-elle pas plus coûteuse et ses produits nettement plus chers ? La prime au maintien du paysage (Landschaftspflegeprämie) est versée au gros des agriculteurs et pour plus de 90 pour cent de la surface agricole utile. Des acteurs économiques intoxiquant sciemment et à grande échelle les sols et l’eau peuvent-ils prétendre y avoir droit ? Des fermiers qui se disent par ailleurs financièrement lésés par les contraintes de production de plus en plus strictes imposées par le Greening de la Politique agraire commune de l’Union européenne pour sauvegarder un brin de biodiversité et protéger tant soit peu la qualité des eaux ?

Dans quel monde vivons-nous ? Les cultivateurs ont à disposition pratiquement tous les moyens vitaux dans leurs processus de production, gratuitement. Microfaune et microflore du sol travaillent 365 jours par an, nuits, dimanches et jours fériés inclus, sans contrats d’emploi, sans RMG, sans absences non motivées et sans revendications syndicales. Mieux, elles sont nourries en matières organiques saines : l’énergie solaire, le carbone (CO2), l’azote de l’air (N) et cetera sont incorporés par et dans les plantes culturales. C’est ce que l’agronome Michel Griffon2 appelle l’intensification écologique, dont le « bio » serait le prototype par excellence. Les sols, l’environnement, le climat et notre santé en profiteront. Quel entrepreneur n’a pas déjà rêvé d’une telle situation ? Les agriculteurs réclament à cor et à cri qu’ils sont avant tout des entrepreneurs libres. Mais qu’ils commencent à se comporter comme tels.

Cette problématique laisse entrevoir l’articulation mensongère collective, orchestrée par l’agro-industrie, fournisseur des intrants capricieux, et institutionnalisée par les pouvoirs publics. Cette constatation n’est certes pas nouvelle. Mais elle montre une fois de plus notre insouciance envers le vivant et le reste du monde. Nous vivons largement à crédit sur la bio-capacité des pays du sud. Nous les ensevelissons sous nos surplus agricoles jetés de manière totalement irresponsable sur leurs marchés. L’aliénation de notre environnement, l’insouciance envers nos colocataires terrestres et la méconnaissance des cycles naturels qui assurent notre vie sont manifestes.

Si nous, nantis, voulons aider les pauvres, les affamés et les exclus du monde, alors nous devons les aider à réaliser de leur propre chef des programmes socio-économiques et y assurer la sécurité sociale pour tous. Les arroser de nos produits agricoles abondants, contaminés et peu chers n’est définitivement pas une solution à longue échéance. Chez nous, il incombe de soutenir les démunis directement, et non pas par le biais d’aliments (trop) bon marché.

Les politiques agricoles, commune et nationales, devraient remédier de manière claire et engagée à cette situation devenue intenable. D’un côté, elles soutiennent des pratiques agricoles et d’élevage qui – à terme – dégradent, détruisent, rendent malade, voire tuent. De l’autre côté, elles laissent végéter les « bio » parce que ceux-ci ne créent pas assez de PIB. En effet, détruire la nature et notre environnement rapporte, les maintenir moins : l’amélioration de la fertilité d’un sol, par exemple, n’a aucune répercussion économique notable. Pourquoi dès lors s’en soucier ?

Les lecteurs sensibles aux problèmes agronomiques ont peut-être lu un récent communiqué de presse dans lequel le ministre Fernand Etgen et ses collègues d’Allemagne, d’Autriche, des Pays-Bas, de la Pologne et de la Suisse disent réfléchir ensemble à la thématique des sols.3 Lors de leur dernière rencontre à la fin octobre à Bâle, ils ont visité le « Forschungsinstitut für biologischen Landbau ».4 Cet institut de recherche est un pionnier et une référence en matière de recherche appliquée sur la fertilité des sols. La plus longue expérience pratique (35 ans) jamais conduite au niveau mondial sur l’évolution de la fertilité de sols démontre que l’approche « bio », sans intrants chimiques de synthèse et quasiment sans labour, est de loin la meilleure : en élevage, en polyculture, en viticulture et en maraîchage.5

Espérons qu’à cette occasion notre ministre a été fructueusement – et durablement – inoculé par l’esprit « bio » qui règne à Frick. Notre institut de recherche à nous, l’« Institut fir biologësch Landwirtschaft an Agrarkultur Lëtzebuerg », fondé en 2007, parrainé et épaulé par le FiBL, se tiendra à sa disposition pour la troisième rencontre des sept ministres de l’Agriculture planifiée au Luxembourg l’année prochaine.

Jean Stoll est ingénieur agronome et ancien secrétaire général du Herdbuchverband. Jusqu’à son départ en retraite en 2013, il était responsable pour la recherche et le développement auprès de Convis.
Jean Stoll
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