La crise dite de l’euro que nous connaissons aujourd’hui est une conséquence directe de l’endettement contracté lors du renflouement des banques en 2008

Jusqu’à quand allons-nous payer les pots cassés ?

d'Lëtzebuerger Land du 09.09.2011

Près de trois ans après l’explosion de cette crise, nous constatons que si les banques se portent bien, il n’en est pas de même ni pour le reste de l’économie, ni pour les finances publiques de la plupart des pays industrialisés. Le documentaire Inside Job montre que si les responsables de cette gabegie n’ont non seulement jamais été inquiétés, mais se sont encore enrichis depuis, les millions de personnes qui ont perdu leur emploi et/ou leur logement sont majoritairement loin d’être tirés d’affaire.

Après avoir largement puisé dans les réserves d’argent public pour renflouer les banques défaillantes, les États se font mordre la main par ces mêmes banques qui spéculent sur leur dette : des populations entières subissent à des degrés divers des plans d’austérité, payant ainsi le prix fort en termes de pouvoir d’achat, d’accès à la santé et à l’éducation pour des erreurs dont ils ne sont pas responsables. Le président de la BCE Jean-Claude Trichet a estimé que plus du quart des richesses produites dans le monde en 2008 a été mobilisé pour renflouer les banques.

Certains argueront que la dette publique des États n’a pas attendu septembre 2008 pour exister : c’est exact, mais pas dans tous les cas. L’Espagne et l’Irlande qui sont aujourd’hui très menacées étaient excédentaires en 2007. Privatisation des profits et socialisation des pertes : le refrain est connu et toujours d’actualité. Les dernières évolutions concernant le poids de la dette des États industrialisés (États-Unis en tête, qui ont connu pour la première fois de leur histoire une dégradation de leur note par Standard [&] Poor’s) ne doivent pas nous tromper : nous sommes arrivés dans une situation où la pression exercée sur nos économies par les marchés financiers est devenue proprement insupportable.

Un exemple caricatural est celui de l’État irlandais, prenant à sa charge les engagements de banques plombées par les actifs « pourris » de la crise financière, essayant de combler un puits sans fond : 50 milliards d’euros en 2010, soit près d’un tiers de son PIB, pour renflouer des banques dont les pertes avaient été auparavant dissimulées.

Nous serions d’ailleurs très inspirés d’étudier les mécanismes de défense mis en place par les pays qui ont également subi de plein fouet un endettement public massif, endettement qui a longtemps grevé leur développement. Ces pays ont lutté avec des outils qui sont tout à fait transposables chez nous. Comme l’Équateur et le Brésil, nous pourrions d’abord effectuer un audit de la dette publique de chaque pays en différenciant les postes qui ont effectivement répondu aux besoins de la population de ceux qui ont servi exclusivement les intérêts privés (qu’ils soient créanciers ou bénéficiaires de prêts). Si cette dette est contractée par des prêts gaspillés dans des activités contre l‘intérêt des citoyens, alors que les prêteurs sont au courant de la situation, on peut se poser la question de sa légitimé. Les parlementaires grecs étaient-ils par exemple bien informés du montant de 1,2 milliards d’euro dépensé juste pour la sécurité lors des Jeux d’Athènes en 2004 ?

Il est également nécessaire de remettre à plat l’évaluation des dettes souveraines par les agences de notation, qui ont une part énorme de responsabilité dans la crise que nous connaissons. Nous savons déjà que ces agences sont soumises à des conflits d’intérêts majeurs lorsqu’elles sont rémunérées par les émetteurs des titres qu’elles sont censées évaluer. Leur capacité à évaluer les dettes souveraines est également sujette à discussion car leurs méthodes de calculs sont loin d’être transparentes et les agences refusent de justifier leurs décisions, qui peuvent se révéler dramatiques pour l’économie d’un pays. Là encore, il est temps de mettre en place un pôle public pour évaluer les dettes souveraines.

Enfin, il revient à une population la décision souveraine de refuser de payer une dette illégitime comme l’a fait le peuple islandais, quitte à voter – passant outre les décisions et recommandations de son propre parlement – à deux reprises contre le remboursement de cette dette. Cette décision n’est pas sans conséquence et le peuple islandais n’a pas cédé devant les menaces : blocus des exportations islandaises, notamment les produits de la pêche ; arrêt de l’aide financière du FMI, etc…

Etika se joint aux voix qui réclament une nouvelle distribution des cartes en Europe. Outre la réforme des agences de notations, d’autres doivent être mises en place d’urgence, car les réformes existantes sont bien insuffisantes.

Les États-Unis ont bien voté les lois Dodd-Franck en juillet 2010, lois censées mettre un terme au fameux too big to fail, c’est-à-dire remodeler le paysage bancaire américain pour que le contribuable ne soit plus amené à payer les pots cassés des banques dont la faillite mettrait l’économie du pays en danger. Las, ces lois sont loin d’arriver à la cheville du Glass-Steagall Act que Roosevelt avait mis en place en 1933 pour séparer les activités des banques d’affaires de celles de dépôts. Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz ne s’y est pas trompé en évoquant une loi qui n’allait pas assez loin en laissant suffisamment de failles pour que les institutions financières puissent contourner ces barrières.

En Europe, la situation n’est pas plus brillante, excepté le très notable volte-face de la Commission qui a soutenu le principe d’une taxe sur les transactions financières en juin dernier devant le Parlement européen, accompagnée d’une proposition législative prévue pour le courant du mois d’octobre. La question de la création monétaire dans la zone euro et du refinancement des pays les plus touchés soit à nouveau être posée. La situation actuelle, déjà intenable pour la Grèce (dont la totalité de la dette ne pèse que 3,7 pour cent du PIB européen), peut rapidement empirer si des pays autrement plus significatifs comme l’Italie ou l’Espagne sont attaqués sur leur dette.

Il serait également temps de revoir les statuts de la Banque centrale européenne qui n’est pas tenue de mener une politique favorable à la création d’emplois, contrairement à son équivalent américain la Federal Reserve qui doit prendre ce critère en compte. Une autre finance est non seulement possible, mais indispensable.

Enfin, nous pouvons parier que les États ayant massivement besoin de recettes seront beaucoup moins complaisants vis-à-vis de l’évasion fiscale qu’ils ne l’ont été par le passé, notamment vis-à-vis de la fuite des profits de transnationales vers les paradis fiscaux : l’administration Obama acceptera-t-elle par exemple longtemps que Google, de loin l’une des entreprises américaines les plus rentables, n’ait payé que 2,4 pour cent d’impôts sur les profits réalisés hors États-Unis en 2009, contre 35 pour cent pour une entreprise basée aux États-Unis ?

Tout comme la population argentine en 2001, les populations grecque, portugaise, espagnole, irlandaise et islandaise ne veulent plus être les victimes expiatoires des marchés financiers : nos dirigeants seraient bien inspirés d’écouter cette colère qui gronde, au lieu d’appliquer des plans de rigueur qui ne feront qu’étouffer nos économies déjà chancelantes.

L’auteur est coordinateur pour Etika – Initiativ fir alternativ Finanzéierung asbl.
Jean-Sébastien Zippert
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