Sandstone poursuit un média bruxellois qui l’accuse d’avoir livré des alternative facts en marge de l’enquête sur l’assassinat de la journaliste Daphne Caruana Galizia

Shut the f*** up

d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2020

Dans un article publié le 6 décembre dernier et intitulé « Blood from stone : what did British PR firm do for Malta ? », le média bruxellois EUObserver explique comment la société de relations publiques Chelgate a été payée par le gouvernement maltais pour redorer l’image du Premier ministre d’alors, Joseph Muscat, dans les capitales européennes en marge de l’enquête sur l’assassinat, en 2017, de la journaliste d’investigation Daphne Caruana Galizia. La lente progression de l’enquête policière et les soupçons de collusion entre le chef du cabinet de Joseph Muscat et un richissime homme d’affaires maltais, principal suspect, avaient poussé de nombreux Maltais dans les rues et conduit le Parlement européen à diligenter une mission sur l’État de droit dans le plus petit pays de l’Union européenne. L’auteur de l’article, Andrew Rettmann, avance que Chelgate a embauché la société de renseignement luxembourgeoise Sandstone (qui travaille par ailleurs pour les institutions européennes comme la Banque européenne d’investissement) pour « élaborer un rapport sur le meurtre de Daphne Caruana Galizia ». Le média livre alors de courts extraits, « des théories exotiques » destinées aux représentants de la presse européenne de Bruxelles, de ce prétendu rapport selon lequel le président russe Vladimir Poutine et son homologue azerbaïdjanais Ilham Aliyev auraient engagé un tueur tchétchène pour éliminer la journaliste qui enquêtait sur la corruption à Malte. Cité dans l’article, le fondateur de la société en 2008, ancien directeur des opérations du Service de renseignement de l’État (Srel), Frank Schneider, dit ne pas voir à quel rapport le journaliste fait allusion.

Le 17 décembre, Sandstone réagit par voie de communiqué. La société y regrette que ledit article sur ce mystérieux rapport lui ait fait une mauvaise publicité. La communication cite notamment un tweet d’une journaliste d’investigation du Guardian, Juliette Garside (« Fake news material apparently circulated by UK firm @chelgate, working for the disgraced Maltese government (…) »)… qui partage l’article, mais ne fait pas référence à Sandstone. La firme de Frank Schneider nie avoir préparé un tel rapport ou même, elle et Chelgate, avoir utilisé tout ou partie de son contenu dans aucun briefing. « Sandstone confirme avoir reçu le rapport en question parmi des documents reçus de différentes sources pendant qu’elles cherchaient des éléments de contexte (background) aux controverses affectant Malte en 2018. Sandstone a jugé le rapport faible et non convaincant et a choisi de ne pas l’utiliser. Il n’a été transféré ni à Chelgate, ni à un représentant du gouvernement maltais, ni à une tierce partie », lit-on dans le communiqué qui, entre les lignes, confirme que Sandstone a bien travaillé pour Chelgate, dans une logique de diffusion d’un narratif alternatif auprès de la presse européenne au bénéfice du gouvernement maltais.

« These reports and allegations are false and damaging, and are now subject of criminal and civil legal proceedings in Luxembourg, where Sandstone and Frank Schneider are based », lit-on dans le communiqué diffusé par Sandstone. La société de renseignement et son patron ont bien déposé plainte pour « calomnie, diffamation et harcèlement obsessionnel » contre EUObserver, les membres de son conseil d’administration et trois de ses journalistes, le rédac’ chef, l’auteur de l’article et la rédactrice en chef du site (dont l’auteur de la plainte souligne qu’elle est mariée avec un ancien leader de groupe eurosceptique).

Mais d’enquête pénale, il n’est pas question. Le parquet a informé cette semaine les plaignants qu’il ne donnait pas suite à la plainte déposée. Le juge d’instruction n’a pas été saisi. « Le parquet de Luxembourg a décidé de ne pas engager de poursuites pour les faits dénoncés dans la plainte, dans la mesure où ils mettent en avant des intérêts essentiellement privés (donc au civil, ndlr) et que les devoirs d’enquête à mener en vue de la manifestation de la vérité devraient être autorisés par des juridictions étrangères, en l’occurrence belges », communique l’institution suite aux questions du Land. Contacté, l’avocat de Sandstone et de Frank Schneider, Laurent Ries, indique qu’il portera plainte à Bruxelles « dans la quinzaine ». Ce jeudi soir, le journaliste Andrew Rettmann n’avait rien reçu. Il a été informé de l’existence d’une plainte à Luxembourg par le biais du Land la semaine passée.

Dans un échange d’e-mails, l’avocat de Sandstone conclut ainsi : « Mes mandants ne souhaitent pas être ridiculisés ni apparaître comme les dindons de la farce dans une histoire qu’un dénommé Rettman se permet d’écrire sur leur dos d’une manière déplacée et fantaisiste, et surtout, mes mandants n’ont pas envie d’apparaître aux yeux du Président Poutine et de son homologue d’Azerbaïdjan comme les révélateurs (alors que ce n’est pas le cas) du fait que ces derniers auraient commandité le meurtre d’une journaliste maltaise en recourant aux bons services d’un tueur à gage tchétchène. »

Pierre Sorlut
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