Festen

Mon père est un homme très propre

d'Lëtzebuerger Land du 10.10.2002

L'enveloppe jaune ou la verte? Helge a le choix. S'attendant à un discours de circonstance pour son soixantième anniversaire, insouciant dans cette ambiance festive et joyeuse, le patriarche choisira le vert. Hasard ou destin? Christian, son fils aîné, a surtitré ce discours «quand papa prenait son bain» - rires dans l'assemblée. Mais en fait, ce que le fils révèle est tout sauf réjouissant, surtout pas une blague. Car quand papa prenait son bain, il emmenait Christian et sa soeur jumelle, Linda, dans son bureau, fermait les persiennes et les violait. 

Cruelle accusation lancée ce jour de fête de famille à la tête de tout de monde, personne ne veut l'entendre. Encore et encore, les convives de ce dîner tentent de rétablir l'ordre, ou au moins les apparences, la grand-mère chante, le grand-père raconte des histoires salaces et Helmut (Patrick Hastert), le maître de cérémonie, fait tout pour sauver la soirée. Mais encore et encore, poussé par les employés de l'hôtel qui connaissent la vérité, Christian revient à la charge, il ne veut plus démordre, il veut se défaire de ce terrible secret de famille pour pouvoir vivre enfin sa vie. Car sa soeur Linda, son alter ego, s'est suicidée il y a quelques mois, parce qu'elle ne pouvait oublier.

«Festen n'est pas une pièce sur la pédophilie, insiste le metteur en scène Daniel Benoin. Pour moi, c'est beaucoup plus une critique de la société européenne, bourgeoise, une remise en cause progressive d'une structure sociale.» Festen est avant tout un film, le premier long-métrage de Thomas Vinterberg, acclamé partout, récompensé par le prix du jury à Cannes en 1998. Le film fut tourné selon la «charte de chasteté» Dogma adoptée par un groupe de cinéastes autour de Lars von Trier. Filmé en vidéo, caméra à l'épaule, sans avoir recours à aucun artifice (ni bande sonore musicale, ni décors autres que naturels...) Festen avait tout d'un documentaire. Si le film était si opprimant, si touchant, c'était avant tout parce qu'il nous faisait passer pour des voyeurs, parce qu'on croyait véritablement s'être glissé dans l'intimité de cette famille Klingenfeldt-Hansen, ce soir dévastateur. 

Comment alors adapter cette approche extrêmement réaliste au théâtre, règne de l'abstraction? 

Si Thomas Vinterberg avait lui-même participé à l'adaptation pour le théâtre avec Bo hr. Hansen, Daniel Benoin a créé la pièce en français, la traduisant lui-même à partir de plusieurs versions. «Nous avons essayé de recréer Dogma pour le théâtre,» affirme le metteur en scène, scénographe, créateur des lumières et directeur du Théâtre national de Nice. Pour cela, le théâtre à l'italienne a été transformé entièrement en «hôtel», celui de la famille Klingenfeldt-Hansen, les spectateurs sont assis sur scène, les uns sur des gradins, d'autres carrément à la grande table de cette fête de famille. Ils participent véritablement au spectacle, et quand on y mange, ils sont invités à manger aussi, de la soupe, du saumon, le dessert. Tout l'espace est habillé de tapis style persan, l'ambiance est intime sur scène, les balcons se transforment en chambres d'hôtel. La scénographie est somptueuse, même si parfois, elle s'avère être un obstacle, comme les acteurs sont parfois obligés de jouer très «grand», de crier pour qu'on les entende encore, lorsqu'ils sont trop loin dans cet énorme volume de la salle.

Après Festen, Daniel Benoin monte aussi Misery de Simon Moore, d'après le roman de Stephen King (qui fut également porté à l'écran par Rob Reiner en 1990), les répétitions avaient commencé en parallèle, Daniel Benoin y incarne également un des deux personnages. Alors, pourquoi deux «non-pièces» au théâtre, pour l'ouverture de sa première saison à Nice en plus? «C'est un moment de ma vie où je m'intéresse à ce que d'autres formes peuvent apporter au théâtre. Je crois que le théâtre, dans son archaïsme, a une telle force qu'il peut tout récupérer». 

Est-ce que cela marche avec Festen? Si on cherche la reproduction du film, une sorte de copie conforme, cela n'a certainement pas fonctionné. Trop souvent, le metteur en scène et scénographe cherche l'effet, l'esthétique, la beauté et l'artifice - l'omniprésence des lumières, la place très importante accordée au spectre de Linda, la sœur suicidée...

Mais c'est dans ses moments de pur théâtre que cette production de Festen est admirable et touchante, quand les personnages se cherchent, font monter la tension. Ainsi, quelques face-à-faces intimes, quelques confrontations ouvertes sont des moments d'anthologie: le tête-à-tête de Christian (exceptionnellement tendu et nuancé: Frédéric de Goldfiem) et son père Helge (émouvant Jean-Pierre Cassel), l'interpellation directe de la mère (très juste: Claudine Pelletier), perdue, qui savait mais refusait de se rendre à l'évidence, à son fils, la rage sans bornes de l'insupportable et raciste frère cadet, Michael (Paulo Correia, au jeu très physique) ou encore la scène finale, le petit déjeuner après cette catharsis commune. Après cela, les spectateurs sortent abasourdis de cette expérience de théâtre. 

 

Festen, de Thomas Vinterberg, texte français, mise en scène, lumière et scénographie: Daniel Benoin; avec Jacques Bellay, Antoine Bourseiller, Jean-Pierre Cassel, Paule Chariéras, Paulo Correia, Joël Delsaut, Sophie Duez, Fabien Duprat, Frédéric de Goldfiem, Patrick Hastert, Julie Laval, Cécile Mathieu, Nicole Max, Marie-Pierre Mouillard, Claudine Pelletier, Yanecko Romba, Laetitia Rosier et Jacqueline Scalabrini est une coproduction du Théâtre national de Nice et des Théâtres de la Ville de Luxembourg. La pièce sera jouée jusqu'au 3 novembre à Nice, puis du 23 avril au 17 mai 2003 au Théâtre du Rond-Point à Paris et en novembre 2003 au Grand Théâtre au Luxembourg.

 

 

 

 

josée hansen
© 2017 d’Lëtzebuerger Land