Entretien avec Guy Daleiden, directeur du Fonspa

Pas tous les petits films sont bons

d'Lëtzebuerger Land du 02.12.1999

d'Lëtzebuerger Land : Cannes, Venise, Locarno, Toronto, San Sebastián... Une liaison pornographique, 8 1/2 Women, Jaime, Kirikou et la sorcière... autant de mots qui symbolisent une année 1999 exceptionnelle pour les (co-)productions cinématographiques luxembourgeoises...

Guy Daleiden : Bien sûr que ce fut une année exceptionnelle... Les années précédentes, quelques films luxembourgeois connurent ponctuellement un certain succès commercial auprès du public autochtone ? je pense à Troublemaker de Andy Bausch ou à Hochzaitsnuecht de Pol Cruchten ? mais ce n'était que sporadique, nous n'avions jamais autant de films à l'affiche à l'étranger. En plus, c'est la première fois que trois films luxembourgeois sortaient en même temps au Luxembourg ? Kirikou, Jaime et Une liaison pornographique ? tous les trois avec succès. Pour moi, cela est encore plus impressionnant, parce que j'estime qu'ainsi, le public redécouvre le cinéma luxembourgeois.

Ça fait un an que le Fonds de soutien à la production audiovisuelle (Fonspa) fonctionne selon la nouvelle loi, dans sa nouvelle composition... Or, on n'a guère su quelles étaient vos activités, vous n'avez plus publié vos décisions des aides accordées... Pourquoi ? 

Le Fonspa est toujours le même... je ne fais pas de différence entre l'ancien ? qui a d'ailleurs encore accordé les aides aux grands succès de cette année ? et le nouveau : il n'y a que la composition, les têtes qui ont changé, et ses compétences ont été élargies. Nous continuons néanmoins à travailler dans le même esprit. 

Notre discrétion envers le public - ou au moins la presse nationale - a deux raisons. D'une part, nous devions commencer par mettre en place une nouvelle structure : avant, l'administration du Fonds était assurée par le Centre national de l'audiovisuel (CNA), après le vote de la loi le 21 décembre 1998, nous devions embaucher le personnel, faire fonctionner l'administration, adapter les formulaires, conditions générales etc. Parallèlement, les producteurs ont continué à travailler, ils posaient donc des demandes qu'il fallait analyser, contrôler les décomptes, préparer les réunions du conseil d'administration... bref, travailler pour la production.

D'autre part, le succès plutôt inattendu de nos films cette année, leur sélection pour les festivals nous a pris de court, il fallait les encadrer, organiser une présence sur place. Ce qui, avec seulement six personnes, demande une organisation efficace des ressources.

Mais nous allons tout rattraper dans les mois à venir, présenter notre site Internet (www.filmfund.lu), une nouvelle brochure de promotion, et les deux ministres de tutelle, Jean-Claude Juncker (médias) et Erna Hennicot-Schoepges (culture) expliciteront la politique générale et la ligne conductrice du Fonds.

Justement, beaucoup de cinéastes et de producteurs luxembourgeois - surtout les petites boîtes qui font des documentaires, des courts-métrages, des films expérimentaux - se plaignent de la nouvelle politique du Fonspa, craignant que seules les grosses coproductions internationales à gros budgets seraient désormais financées... Est-ce une crainte justifiée ?

Certainement pas. La politique du Fonds n'a pas changé, et nous avons toujours les deux aides, les certificats d'investissement audiovisuel (Ciav) d'un côté et les aides sélectives de l'autre. Le problème est que notre budget est limité - 80 millions de francs cette année, 90 millions pour l'année prochaine - et que nous ne pouvons financer tous les films, toutes les idées. Le conseil d'administration doit donc être sélectif et essaie de soutenir avant tout des projets de qualité. Pour ce faire, il se base sur l'avis argumenté d'un comité de lecture composé de cinq experts. Les projets qui ont été rejetés cette année ne correspondaient pas à nos critères de qualité. Nous n'allons pas soutenir un projet dont le scénario ne tient pas la route uniquement parce que le scénariste, le producteur ou le réalisateur est Luxembourgeois. 

Pas tous les projets de petits films sont forcément bons, mais nous encourageons les cinéastes à suivre des stages de formation - notamment dans le cadre du programme Media - afin de leur permettre d'améliorer leurs compétences. Nous voulons continuer à soutenir « nos » talents. En plus, nous analysons les dossiers à fond pour vérifier si les films seront financièrement viables.

On a aussi entendu que vous découragiez les producteurs de produire des films en luxembourgeois…

Cela est absolument faux !, je vous l'assure. Au contraire ! Mais il est vrai que contrairement à une production francophone par exemple, un film en luxembourgeois aura de grandes difficultés pour trouver un coproducteur étranger. La question qui se pose alors est de savoir si l'État luxembourgeois devrait co-financer cent pour cent de la production à lui tout seul - un long métrage de fiction coûtant entre cinquante et plus de cent millions de francs - ce qui n'est pas possible avec nos moyens financiers. C'est effectivement un problème.

Dans le budget prévisionnel de l'année prochaine, on remarque que le budget de production du CNA a quasiment doublé à 6,3 millions de francs. Est-ce un signe que le Fonspa va lui céder la mission de produire des films « luxembourgeois »?

Je ne suis pas habilité pour parler du budget du CNA. Néanmoins, je trouve normal qu'il dispose de son propre budget de production, comme il produit lui-même des documentaires par exemple qui se basent sur ses archives. Il serait ridicule qu'en tant qu'institution étatique, il doive venir demander de l'argent auprès du Fonspa. Entre nous deux, les liens de production n'ont lieu que dans une constellation tripartite, par le biais d'un producteur privé - comme c'est le cas actuellement pour le projet sur le Congo que va réaliser Paul Kieffer, par exemple. 

Durant toute l'année, le Fonds a mené une importante campagne de promotion en accompagnement de la présence de films luxembourgeois aux festivals, que ce soit par le biais de stands d'information ou d'insertion de publicité dans la presse professionnelle. Quel a été le premier but de ces campagnes ? Et est-ce que vous avez évalué son succès ?

Une telle promotion ne valorise pas uniquement un film, mais également le Luxembourg en tant que pays de production - je crois que les deux aspects sont intimement liés. Le meilleur argument pour attirer des sociétés de production à tourner et à investir au Luxembourg, ce sont nos sociétés et leurs produits. 

Cela est beaucoup plus persuasif que la présentation abstraite de notre système d'aides. Pouvoir dire que nous avons les moyens techniques et humains de tourner des films comme 8 1/2 Women, Une liaison pornographique ou encore Wing Commander constitue effectivement le meilleur argument de vente.

La promotion aide par ailleurs à vendre le film. et le Fonspa y a un véritable intérêt, non seulement parce que nous estimons que les œuvres doivent être communiquées au public, mais également parce que le Fonspa récupère alors sa mise sur les recettes réalisées. 

À quel point le secteur est-il encore extensible ?

Nous sommes persuadés que l'expansion du secteur audiovisuel est loin d'être terminée. Il ne faut pas oublier que le Grand-Duché n'avait aucune histoire, aucune tradition dans ce domaine, et que, en l'espace de dix ans, grâce à la politique menée par le gouvernement et le Fonspa, tout un secteur économique s'est mis en place, de nombreuses sociétés se sont établies, quelque 420 emplois ont été créés et ont acquis une certaine expérience et compétence dans le métier. 

Mais nous voulons encore développer ce secteur économique, c'est évident, notamment au niveau des infrastructures et sociétés de services. Dans ce sens, les nouveaux studios de Delux à Contern sont un nouveau pas vers une professionnalisation : le Luxembourg y disposera enfin d'infrastructures « state of the art ». 

Dans notre stratégie d'expansion, nous sommes toutefois très sélectifs et cherchons à attirer avant tout les sociétés qui nous aideront à développer le secteur économique.

Le Conseil d'administration du Fonds de soutien à la production audiovisuelle se compose actuellement de : Jean-Paul Zens (Service des médias), président ; Guy Dockendorf (ministère de la Culture), vice-président ; Henri Roanne-Rosenblatt, expert indépendant ; Alain Bellot (ministère des Finances) ; Jacques Wolter (administration des contributions), Jean Back (CNA) ; Patrick Gillen (ministère du Budget), Pierre Rauchs (ministère de l'Économie), Guy Daleiden (directeur du Fonds), observateur ; secrétaire : Fernand Wagner, agent du Fonds.

Composition du comité de lecture, nommés pour un terme renouvelable de deux ans, depuis le 1er janvier 1999 : Jean-Louis Scheffen, journaliste au Télécran, président ; Claude Bertemes, directeur de la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg ; Bob Krieps, directeur de la Sacem ; Karin Schockweiler, employée de Pro7, Fabienne Tsai, lectrice à la Warner (France) ; secrétaire : Françoise Poos, directrice du Media Desk Luxembourg.

josée hansen
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