Festival Touch of Noir

À l’ombre de la musique bio

d'Lëtzebuerger Land du 26.10.2018

Comme chaque mois d’octobre depuis huit ans déjà, le festival Touch of Noir a pour vocation de faire frissonner ses invités à grands coups de performances jazzesques, lectures scéniques et performances théâtrales. Les manifestations organisées sont placées sous l’égide d’un vaste thème, le noir, sous toutes ses teintes et toutes ses formes. Le noir, un état d’esprit deux semaines durant à Opderschmelz. Les 14 et 15 d’abord, le grand auditoire est réquisitionné par la compagnie Kopla Bunz qui présente Fenrir, de Risewollef, un spectacle alliant danse et musique pour enfants et adultes. Le 14, c’est le jour de vote, le 15, c’est le jour des commentaires et Opderschmelz propose ainsi une agréable soupape de décompression pour les saturés des élections.

Un spectre hante Dudelange, le spectre du jazz. Le mercredi 17 octobre au soir, est proposé un étonnant quatuor de new jazz londonien. La formation ILL Considered se compose de Idris Rahman au saxophone, Leon Brichard à la basse, Emre Ramazanoglu à la batterie et Satin Singh aux percussions. Les quatre musiciens montent sur scène sous des encouragements encore assez mous de la part de l’audience. Au premier rang, les éternels représentants de la presse et photographes, ici et là quelques couples ou solitaires qui sont débout, un verre posé sur une table. Le premier quart d’heure du show laisse dubitatif. Les envolées du saxophone sont comme saccadées, les percussions en retrait et la basse groove moins qu’un sachet de biscotes. Leon Brichard, grand timide, joue dos au public et s’enfuit parfois à l’arrière de la scène. Le temps passant, le jeu de la troupe se densifie et en devient réjouissant. Les percussions se réveillent, elles se bousculent et se provoquent. Idris Rahman, en bon entertainer, style actors’ studio, bondit de part et d’autre de la scène. Il se contorsionne, joue dos vouté et yeux fermés, pour le plus grand plaisir d’un photographe qui jubile déjà en pensant aux jolis clichés à venir. La musique est métissée et les spectateurs sont convaincus. Un rappel est effectué pour un titre énergique, le bassiste en vient même à se tourner face au public en se dandinant, se dévoilant, c’est dire la vitalité du moment. Les musiciens posent leurs instruments et s’en vont. On tape des mains une bonne minute pour un deuxième rappel qui n’aura jamais lieu.

Le lendemain, le public a répondu présent en petit comité. Une douzaine de spectateurs sont assis, une vingtaine debout. C’est donc pour un public restreint que le Cabaret Contemporain, le nom de la formation, prend place. Ils sont cinq, tous très élégants. Fabrizio Rat est au piano, Julien Loutelier à la batterie, Giani Caserotto à la guitare, tandis que Ronan Courty est à la contrebasse, tout comme Simon Drappier. C’est ce dernier qui prend la parole. Ils vont jouer un peu plus d’une heure de musique non-stop. De la musique électronique, mais sans machine, en somme de la « musique bio ». À l’ombre de cette musique bio, une éclairagiste, Diliana Verkhoff et un ingénieur son, Pierre Favrez, qui apportent une cohérence visuelle et sonore à l’ensemble. Le concept est brutal et diablement efficace. Les cinq musiciens interprètent de la techno minimale avec des instruments de musique savante. Un véritable tour de force, tantôt exutoire tantôt anxiogène. Certains dansent, et c’est compréhensible. Le concert terminé, un rappel est donné pour une nouvelle demi-heure frénétique.

Vendredi 19, c’est Khalil Chahine qui se produit sur la scène du grand auditoire. Le musicien français d’origine égyptienne est un incontournable. Il vient défendre son dernier disque Café Groppi. Le parking est plein, et le public arrive en nombre, enfin. La mise en place de la salle donne à l’endroit un côté jazz club convivial. De grandes tables rondes sont installés. Le guitariste partage la scène avec André Ceccarelli à la batterie, Eric Séva aux saxophones, Christophe Cravero au piano et enfin Kevin Reveyrand à la section basse. Le café Groppi, c’est un lieu mythique du Caire. Source de nombreuses rencontres et anecdotes pour l’artiste. Khalil Chahine s’empare tour à tour d’une guitare, d’une mandoline ou bien d’un harmonica. Les mélodies jouées par les musiciens sont suaves. C’est oriental et certains morceaux sont à se damner. Des relents de musique plus populaire, du genre bal musette, font irruption au sein de cette grande messe. Peu de fausses notes malgré tout, pour un concert rodé.

Kévin Kroczek
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