Traite de femmes

Le marché des Natacha

d'Lëtzebuerger Land du 02.10.2003

«La traite des femmes et la prostitution réunissent le sexe, l'argent, la morale et la politique - un mélange explosif», estime Sophie Wirtz de l'organisation belge Mouvement du Nid, pour une société sans prostitution1. Une bonne raison pour ne pas s'y brûler les doigts, comme au Grand-Duché où l'on se limite à la constatation qu'il y a de plus en plus de bien jolies filles trottinant surtout dans le quartier de la gare. Il arrive aussi qu'on raconte qu'un tel a épousé une Russe, le ton lourd de sous-entendus. Et tout le monde comprend, il arrive même qu'on lâche une exclamation de compassion, l'air de pressentir en connaisseur que le pauvre «amoureux» va certainement y laisser sa dernière chemise «parce qu'elles n'en veulent qu'à son argent».

Elles, ce sont les milliers de femmes venues surtout de l'Europe de l'Est, engagées en tant qu'artiste dans la trentaine de cabarets du Grand-Duché. En ce moment, il y en a plus ou moins 400, un nombre relativement stable, dépendant de la saison ou du roulement. La période faste commence avec la rentrée, lors du retour des papas fatigués devant se remettre des vacances éprouvantes en famille, de la reprise des affaires conclues et trouve son apogée lors des sorties de fin d'année entre collègues de bureau.

Le roulement, c'est la période pendant laquelle les filles importées s'activent dans le pays. Chez elles, des «agences artistiques» organisent les papiers nécessaires : elles obtiennent un visa d'artiste pour un seul mois sur base d'un contrat standard dans un cabaret au Luxembourg. Elles sont ensuite transférées par avion au Findel où elles sont accueillies par leurs «impresarios» et les agents informés de leur arrivée n'ont qu'à cocher leur liste après avoir contrôlé que la personne, le visa et le contrat sont assortis. C'est l'arrivée de la marchandise.

Au bout d'un mois, leur «agence artistique» au Luxembourg - il y en a une demi-douzaine - introduit une demande de prolongation qui peut se répéter cinq fois. Donc en tout, elles peuvent rester ici six mois par année. En théorie, elles devraient ensuite rentrer chez elles. Ce visa ne les autorise pas à travailler dans un autre pays de l'espace Schengen ; elles peuvent juste circuler en tant que touriste. La pratique de ce visa spécial d'artiste est souvent critiquée et a valu au Luxembourg le statut de plaque tournante de la prostitution, parce qu'elle ouvrait les portes à un trafic de femmes importées, surtout de l'Est, en toute légalité. Un reproche rejeté par le gouvernement parce qu'il n'existe aucune preuve de ces accusations. La pratique des visas manque d'ailleurs de base légale ; mis à part un règlement, il n'y a aucune loi qui prévoit cette autorisation spéciale et limitée.

Le problème de la preuve est bien à la base de l'opacité du dossier. Officiellement, les filles ne sont pas obligées de se prostituer pour vivre ici. Les tenanciers de cabarets ou de «bars à champagne» (ces derniers offrent un programme similaire sans avoir le statut de cabaret ) ne les forcent à rien. Elles doivent remplir leurs engagements, c'est-à-dire faire boire les clients et danser le strip-tease. Leur salaire : 62 euros par jour plus vingt pour cent sur la consommation. L'autre étape se déroule au «séparé», où la bouteille de champagne revient à au moins 300 euros. Difficile de croire que le client paie quelques bouteilles, une fortune, juste pour se rincer l'oeil et le gosier.

«Ce qui s'y passe, c'est l'affaire des filles, les gérants ne s'en occupent pas, explique Michel Krank, commissaire en chef à la section de recherche de la région de Luxembourg, section 'moeurs', sinon ils se rendraient coupables de proxénétisme, ce qui est interdit chez nous.» Son équipe se rend en moyenne une fois par semaine sur le terrain pour contrôler les visas, les passeports, les contrats et les lieux. Mais comme ils sont connus comme le loup blanc dans le milieu, ils sont vite repérés et les clients ont largement le temps de renouer la cravate à l'arrivée de visiteurs aussi importants. Et de toute façon, les agents n'ont pas le droit d'aller mettre le nez derrière les portes marquées «privé» sans mandat de perquisition. 

«Les filles peuvent circuler librement, même seules, elles sont bien habillées, portent des parfums de luxe, des téléphones portables - rien ne prouve qu'elles doivent remettre l'argent qu'elles gagneraient par la prostitution à une autre personne», ajoute le commissaire en chef. Il reste que le téléphone portable est un moyen efficace de contrôle permanent.

Claudine Mardaga, médecin-directeur au Planning familial, raconte : «Elles viennent chez nous en consultation gynécologique, parce qu'elles ne sont pas assurées contre ces maladies, comme d'ailleurs tout ce qui concerne la dermatologie. Elles sont souvent accompagnées, soit par une collègue qui peut traduire, soit par un homme, qu'il m'arrive de rencontrer en compagnie de filles différentes. D'autres sont habituées et arrivent seules. Je n'ai pas constaté de signes de maltraitance jusqu'à présent. Mais les mauvais traitements ne sont pas toujours visibles, ils peuvent être subtils, psychologiques ; je ne peux pas les voir en tant que médecin. Et de toute façon, je doute qu'elles viennent ici avec des blessures visibles.» Des maladies sexuellement transmissibles, par contre, elle en dépiste régulièrement, elle a même eu une patiente dominicaine qui était atteinte de tuberculose. 

Donc, les «artistes» viendraient pour gagner gros et pour retourner au pays couvertes de bijoux, impatientes de pouvoir revenir au pays de cocagne ? Difficile à croire. Quel est le réseau derrière qui recrute et qui arrange les visas ? Quelle est la contrepartie à payer ? Quel est le rôle des mafias ? La police n'a pas les moyens d'enquêter. Il arrive que Michel Krank accueille des filles désespérées, maltraitées, qui souhaitent dénoncer, mais elles ont peur de porter plainte. Et sans plainte, il a les mains liées. Certes, il y a des structures d'accueil pour prostituées. Le ministère de la Justice vient d'ailleurs de déposer un projet de loi pour les victimes - critiqué - qui prévoit une protection rapprochée, ainsi que la possibilité d'un témoignage anonyme. Ensuite, elles sont transférées à l'étranger où d'autres structures d'accueil peuvent les prendre en charge pour les aider à sortir de leur enfer.

Car même si leurs «patrons» ne les forcent à rien, elles sont dans un état de dépendance totale. D'abord, elles vivent dans les mêmes locaux, dans des conditions peu réjouissantes - étonnant pour des personnes qui gagnent gros. Ensuite, le prolongement de leur visa dépend de leur contrat de travail - sans contrat, elles doivent faire leurs valises. Une autre pression est la forte concurrence. «Certains cabarets occupent une vingtaine de filles, dont cinq à peine ont vraiment du succès, explique Michel Krank, le tenancier va ensuite renouveler leur contrat et la quinzaine qui reste devra être transférée dans d'autres cabarets. L'offre est largement supérieure à la demande.» Le chantage est aussi un moyen efficace de rendre les femmes dociles.

Quelle est la solution ? Cela dépend sans doute de la manière dont on considère la prostituée : en tant que victime ou auteure, volontaire, assumant ses actes. La Suède a opté pour la première façon de voir les choses et a simplement interdit la prostitution avec des sanctions pour le client. Les Pays-Bas ont opté pour l'autre extrême en réglementant la profession. Des deux côtés, des femmes passent entre les mailles, doivent exercer en clandestinité et sont encore plus exposées qu'auparavant. 

Le ministère de la Justice luxembourgeois a d'ailleurs lancé avant-hier un groupe d'experts composé de représentants de la police, des ministères de la Famille, de la Justice, du Travail, des Classes moyennes, de la Ville de Luxembourg et du Parquet général - autant de secteurs concernés par la prostitution et la traite des femmes. 

Ce groupe est chargé d'analyser la situation et de présenter ses conclusions et propositions d'ici la fin de l'année. Il s'agira de répondre aux exigences du parlement formulées dans une motion adoptée en mai 2002 d'une part et de vérifier s'il faut ancrer la pratique du visa d'artiste dans la législation ou passer par un permis de travail, de l'autre. En outre, il s'agira de mieux définir et réglementer les fonctions d'impresario, d'agence artistique et de cabaret.

Le Luxembourg n'ira sans doute pas aussi loin que la Suède, les clients pourront continuer à dormir sur leurs deux oreilles, même si la députée des Verts, Renée Wagener, voulait prendre le taureau par les cornes en lançant l'idée d'une étude sur le profil du consommateur. Il n'en sera rien, on ne saura donc pas s'ils sont poussés par une «dérégulation maladive de l'ego masculin», comme le considère le député ADR Jean Colombera ou par d'autres motivations. Reste à savoir lequel des deux rôles est le plus humiliant : celui de vendre ses charmes par nécessité ou celui de payer pour ces services ?

 

1Lors du colloque Regards sur la traite des femmes organisé par le ministère de la Promotion féminine et l'ambassade de Suède, la semaine dernière

 

 

 

 

anne heniqui
© 2018 d’Lëtzebuerger Land