Le professeur d’archéologie chrétienne Jean-Pierre Kirsch, les réseaux clérico-conservateurs et l’université de Fribourg (I)

Un prélat académique

d'Lëtzebuerger Land du 22.05.2020

Lorsqu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le rectorat de l’université helvétique de Fribourg décide d’organiser une séance commémorative en l’honneur du prélat et professeur luxembourgeois Jean-Pierre Kirsch (1861-1941), il ne manque pas d’inviter l’un des membres du gouvernement du Grand-Duché, à savoir Nicolas Margue (1888-1976).

Durant la manifestation académique, qui a eu lieu le 8 mars 1948, le ministre de l’Éducation nationale prononce un discours dans lequel il étale amplement les mérites tant personnels que scientifiques de son feu compatriote (Margue cit. dans Molitor 1956 : 106-109) : « Issu du Grand-Duché, Mgr Kirsch a conservé toute sa vie durant non seulement le souvenir de son pays et le contact avec l’élite de ses habitants, mais encore les qualités du Luxembourgeois travailleur, tenace, honnête, sincèrement ouvert à la vérité scientifique, recherchée objectivement sur les bases des vérités éternelles de la foi. »

À ces propos, qui reflètent à plusieurs égards ses convictions idéologiques, le fervent catholique et pilier du parti CSV ajoute quelques réflexions sur la carrière proprement académique de Kirsch : « C’est parmi vous ici, à la haute école fribourgeoise, qu’il a passé la plus grande partie de sa vie de travail et de production scientifique […]. Mgr Kirsch a rencontré l’approbation du monde savant et celle du monde ecclésiastique ; appelé à Rome par le Très Saint Père, il a trouvé le couronnement de sa carrière à la tête de l’Institut archéologique du Vatican, faisant honneur tant à son pays d’origine qu’à l’université de son choix. »

Mais Margue retient également le rôle déterminant de Kirsch dans le recrutement d’étudiants luxembourgeois : « Pour ce qui est du passé, qu’il me suffise de relever qu’entre tant d’autres, ce sont trois membres du Gouvernement actuel, qui ont fait à Fribourg une partie au moins de leurs études supérieures, Monsieur Joseph Bech, Ministre d’État et Ministre des Affaires Étrangères, membre du gouvernement luxembourgeois presque sans interruption depuis 1921, Monsieur Pierre Dupong, Ministre des Finances depuis 1926, Premier Ministre depuis 1937, et enfin celui qui parle devant vous. Vous pouvez constater avec une fierté justifiée, Messieurs, que votre enseignement exerce ainsi une influence importante dans la direction des affaires, ne fût-ce que d’un petit pays. »

Cette constellation d’« anciens Fribourgeois » parmi l’équipe gouvernementale luxembourgeoise n’est pas le fruit du hasard. Comme Margue, les Bech et Dupong comptent parmi les ténors du milieu clérico-conservateur, d’abord au sein du Parti de la droite durant l’entre-deux-guerres, puis, à partir de 1944/1945, dans le parti CSV. S’ils partagent au-delà de leurs engagements politiques et idéologiques une certaine empathie pour leur ancienne « alma mater » en terre helvétique, c’est surtout pour des raisons culturelles et spirituelles. Comme l’expose d’ailleurs Margue dans son discours : « Ce que nous plaisons à trouver de commun entre Fribourg et Luxembourg, ce ne sont pas seulement certaines particularités topographiques qui font que nos deux cités se ressemblent, ce sont surtout des similitudes de pensée et de volonté, d’esprit et de cœur. »

À ces considérations quelque peu vagues et générales, Margue s’empresse d’exposer les véritables atouts tant idéologiques que programmatiques de l’université de Fribourg : « Elle tient avant tout à affirmer son caractère international, à réaliser en son sein non seulement l’universitas scientiarum, mais aussi l’universitas nationum, Nous reconnaissons avec vous qu’elle ne peut trouver un meilleur fondement, une base plus sûre à cet internationalisme, à cet universalisme, que la doctrine et la foi de l’Église catholique, laquelle n’entrave nullement la libre recherche scientifique, bien au contraire, elle la protège et la guide et la préserve d’erreurs fatales. »

En tenant compte de toutes ces considérations avancées par l’un des ténors de la droite catholique, l’on mesure à sa juste valeur la formule énoncée devant le public fribourgeois : « Sans vouloir l’annexer, nous considérons un peu comme nôtre votre université ». Cet éloge de Nicolas Margue nous incite à proposer une étude sur les milieux clérico-conservateurs luxembourgeois et l’université de Fribourg (que le Land publie en trois parties les prochaines semaines). Une thématique d’histoire socio-intellectuelle qui s’explique pour beaucoup par les activités et les engagements de Jean-Pierre Kirsch.

Luxembourg - Rome (1861-1890)

« Geboren im Jahre 1861 den 3. November als ältester Sohn von Andreas Kirsch und Catherina geb. Didier in Dippach, Grossherzogtum Luxemburg, erhielt ich in der hl. Taufe die Namen Johannes Petrus. » C’est dans ces termes que Jean-Pierre Kirsch débute le curriculum vitae qu’il soumet en mars 1890 aux autorités politiques et académiques de l’« État de Fribourg » afin de postuler pour la chaire d’archéologie chrétienne (Archives de l’État de Fribourg – AEF. Dossier Mgr. Kirsch Jean-Pierre).

Né dans une famille de cultivateurs aisés, Jean-Pierre – que ses parents préfèrent appeler « Jempi » – est l’aîné d’une fratrie de six enfants dont quatre garçons et deux filles. Deux frères, Jean-Baptiste, dit « Batti » (1865-19??), et Nicolas (1866-1936) connaîtront des trajectoires biographiques bien particulières, hors normes. Nicolas entreprendra des études d’ingénieur à l’université catholique de Louvain avant d’épouser Olga Puricelli (1857-1935), riche héritière de la « Rheinböllerhütte » dans le Hunsrück. Il dirigera la forge-usine des Puricelli jusqu’à son décès en 1936. Avec le couple Kirsch-Puricelli – nous y reviendrons au cours de notre étude –, Jean-Pierre cultive tout au long de sa vie un contact étroit. Par contre, avec son frère Jean-Baptiste, dit « Batti », les liens s’estomperont après le départ de celui-ci pour l’Amérique du Sud.

C’est à la fin des années 1880 que « Batti » décide de s’engager dans une entreprise migratoire d’allure collective ayant pour but d’installer une communauté de colons luxembourgeois en pleine pampa argentine, plus précisément à San Antonio de Iraola sur les terres des Ayerza, une richissime famille patricienne de Buenos Aires. « Batti » y participe en tant que « mayordomo », c’est-à-dire intendant. Au bout de trois ans, l’entreprise colonisatrice de San Antonio de Iraola se solde par un flagrant échec, et la famille Kirsch perdra le contact avec Batti au point d’ignorer tout de son sort.

Ce drame familial est d’ailleurs accompagné par des tensions interfamiliales entre les Kirsch et les Didier, car le recrutement de « Batti » n’a pu se faire qu’à travers le double rôle d’informateur et d’intermédiaire assuré par Jean-Pierre Didier (1837-1896), visiteur et supérieur de la congrégation des rédemptoristes en Argentine. Or, Jean-Pierre Didier n’est autre que l’oncle maternel de « Batti », c’est-à-dire le frère cadet de sa mère, née Catherine Didier (1830-1895), ainsi que le frère de Jean-Baptiste (1834-1916) et de Jacques (1836-1879). Jean-Baptiste Didier, cultivateur aisé, est maire de Rodenbourg et siégera comme député du groupe catholique conservateur à la Chambre, tandis que Jacques Didier est d’abord vicaire à Luxembourg avant d’être nommé curé à Larochette.

À ce dernier, Jean-Pierre Kirsch voue respect et reconnaissance, comme en témoigne ce passage tiré de son CV : « Im Alter von 11 Jahren kam ich in das Haus eines Oheims mütterlicherseits, Jacobus Didier (eines Schülers des jetzigen Bischofs Hefele [Karl Joseph von Hefele, 1809-1893] von Rottenburg) welcher Pfarrer im Städtchen Fels war, und besuchte eine höhere Volksschule, um mich auf das Gymnasium vorzubereiten. »

Le jeune Jean-Pierre Kirsch évolue donc dans un noyau familial élargi, marqué autant par une culture agrarienne et un conservatisme politique que par un catholicisme et un cléricalisme affirmé. Un milieu dont les membres masculins, comme l’industriel Nicolas Kirsch et le père rédemptoriste Jean-Pierre Didier, font preuve d’ambitions qui leur permettent d’entamer des carrières professionnelles transnationales. Ce sera également le cas de Jean-Pierre Kirsch.

Car après son séjour à Larochette, Jempi poursuit ses études à l’Athénée de Luxembourg jusqu’en 1880 quand il est reçu à l’examen de maturité « als Erster seiner Promotion und mit großer Auszeichnung » (Molitor 1956 : 13). Le jeune Kirsch s’inscrit ensuite aux « cours supérieurs » pour entrer en 1881 au Grand Séminaire de Luxembourg, où il brille par ses compétences intellectuelles, comme il a hâte de le préciser dans son CV : « Am Schlusse jedes Semesters fand eine 5tägige schriftliche Prüfung im Seminare statt, nach deren Ergebnis ich in jedem der 3 Jahre als primus proclamirt [sic] wurde. »

Après avoir reçu l’ordination sacerdotale fin août 1884, le jeune abbé, contrairement à ses confrères de la promotion, ne sera affecté que quelques semaines à une paroisse du diocèse, pour se voir sitôt conseillé, sinon prié, de poursuivre ses études supérieures à Rome : « Der hochw[ürdigs]te H. Bischof der Diöcese, Msgr. Koppes, wünschte, dass ich meine Studien in Rom fortsetze, und besonders das Gebiet der Kirchengeschichte und Archäologie bearbeite. Er hatte mich deshalb bei Msgr de Waal, Rector des Collegiums von Campo santo, als Kaplan angemeldet, und so reiste ich nach Bewilligung der Aufnahme in das Collegium, Ende November October 1884 nach Rom. »

Durant les six années qui suivent, Kirsch fera partie du collège de prêtres du « Campo Santo Teutonico ». Fréquentant en outre les écoles et instituts pontificaux, comme la « Scuola vaticana di paleografia diplomatica e archivistica » dirigée par le paléographe et historien Isidoro Carini (1843-1895) ou le « Collegio Apollinare », Kirsch aura la chance d’être formé par des professeurs de renom.

Citons à titre d’exemple le cardinal Joseph Hergenröther (1824-1890), historien de l’Église et préfet des archives secrètes du Vatican ; mentionnons le dominicain et historien de l’Église Friedrich Heinrich Suso Denifle (1844-1905) et l’abbé Louis Marie Olivier Duchesne (1843-1922), historien de l’Antiquité chrétienne et futur directeur de l’École française de Rome. À ces savants, il faut ajouter le nom de Franz Xaver Kraus (1840-1901), historien de l’Église et archéologue originaire de Trèves.

Au-delà de ce groupe d’intellectuels et de savants, le jeune archéologue et historien luxembourgeois a pu bénéficier d’un encadrement assuré par deux mentors : d’un côté, le prélat Anton de Waal (1837-1917), recteur du Campo Santo Teutonico, historien de l’Église et archéologue ; de l’autre côté, Giovanni Battista de Rossi (1822-1894). Épigraphiste et fondateur de l’archéologie chrétienne, ce dernier a participé à la réalisation du Corpus Inscriptionum Latinarum, avec Theodor Mommsen (1817-1903), le plus influent historien de l’Antiquité romaine du XIXe siècle.

À ces deux savants brillants et influents, le jeune Kirsch doit beaucoup. Sans eux, la carrière internationale de l’historien de l’Église et archéologue luxembourgeois n’aurait pu se faire ni si tôt ni si rapidement. Déjà à l’âge de 28 ans, Kirsch se voit attribuer un poste de directeur. Ainsi écrit-il dans son CV : « Im Herbste 1889 wurde nun das Historische Institut der Görres-Gesellschaft definitiv in Rom errichtet, und mir die Leitung der Arbeiten in Rom übertragen. » À souligner que ledit institut est logé dans les lieux du collège des prêtres du Campo Santo Teutonico, dont le recteur n’est autre que le mentor de Kirsch, Anton de Waal.

On pouvait dès lors s’attendre à une belle « carrière romaine » de la part de Kirsch. Or, sa trajectoire bifurquera à peine deux années plus tard vers la Suisse, plus précisément vers Fribourg. Nommé en 1890 professeur d’archéologie chrétienne et de patrologie à la toute nouvelle université locale, le docteur en théologie Kirsch passera désormais la très grande partie de sa vie académique dans l’Uechtland fribourgeois. Un état de fait qui, du moins dans ses origines, doit beaucoup au soutien autant discret qu’efficace de Giovanni Battista de Rossi.

Fribourg (1890-1926/1932)

Archéologue de renom international, intellectuel respecté par le monde académique, tous milieux idéologiques confondus, Giovanni Battista de Rossi n’hésite pas à intercéder auprès de Caspar Decurtins (1855-1916), personnalité politique marquante du monde catholique helvétique et artisan de la création de la toute récente université fribourgeoise. Ainsi pouvons-nous lire dans sa lettre en date du 20 janvier 1890 qu’il adresse dans un français hésitant à « Monsieur le Docteur Descourtins, Membre du Grand Conseil de Suisse » [sic] et chargé du recrutement des professeurs :

« Depuis plusieurs années j’ai suivi attentivement les travaux, les progrès, l’activité studieuse du jeune savant dans le champ scientifique, dont il séra appellé à dévénir [sic] professeur et maître. » Puis d’ajouter : « Il est très richement doué des dons naturels et des connaissances acquises par l’étude qui font les professeurs excellents. Sa culture est très large ; Son expérience des monuments et Sa familiarité avec la bibliographie spéciale archéologique ne laissent rien à désirer ; Sa capacité d’exprimer les idées et de communiquer les fruits des recherches et des découvertes est en proportion de Sa parole, claire, chaude, sympathique. »

Qui plus est, le célèbre archéologue s’engage à épauler son poulain dans sa nouvelle tâche académique : « De mon côté, je ne manquerai de prêter l’appui et le concours, dont je suis capable, à Mr. Kirsch pour l’aider à accomplir dignement la haute charge, dont Il va être honoré ! » (AEF. Dossier Mgr. Kirsch Jean-Pierre) Nous ne savons pas si ce geste, que l’on pourrait d’ailleurs interpréter comme l’offre implicite d’un scientifique de très haute volée pour soutenir indirectement cette alma mater en devenir, a finalement pesé sur la nomination définitive de Kirsch. Quoi qu’il en soit, l’abbé et savant ultramontain d’origine luxembourgeoise Jean-Pierre Kirsch épousera la cause de l’unique université catholique en terre helvétique pour y exercer sa fonction professorale entre 1890 et 1932, c’est-à-dire durant quatre décennies.

Au cours des 86 semestres passés au sein d’une université de province, Kirsch assure non seulement les tâches d’enseignement et de recherche inhérentes à sa fonction professorale, mais il sera également sollicité à occuper les postes de doyen (1897-1898 ; 1908-1909), de recteur (1898-1899) et de vice-recteur (1899-1900). Ces charges successives semblent conférer à Kirsch un certain degré d’influence au sein de l’institution universitaire, comme en témoigne la nomination d’un Luxembourgeois au poste de chancelier, en l’occurrence l’abbé Nicolas Weyrich d’Itzig (1871-1936). Une procédure qui, selon l’affirmation de l’historien et biographe luxembourgeois Édouard Molitor (1912-1999), a pu aboutir « nicht ohne Mithilfe von Mgr Kirsch » (Molitor 1956 : 98-99).

Connu pour sa « sorridente bontà » – qualité qui lui fut attribuée par le cardinal Eugenio Pacelli (1876-1958) –, Kirsch est certainement guidé par des sentiments d’empathie envers son compatriote et confrère Nicolas Weyrich. Toutefois, au-delà de ses sentiments altruistes, il ne néglige point ses propres intérêts. Pour preuve, citons la lettre qu’il adresse le 24 mars 1900 à « Monsieur le Directeur ». Un titre bien général, il est vrai, mais nous supposons qu’il s’agit de Georges Python (1856-1927), le directeur de l’Instruction publique :

« Vous vouliez proposer Mr. l’abbé Weyrich comme chancelier de l’Université au haut Conseil d’État. Dans le cas qu’il a été nommé, permettez-moi de Vous soumettre la considération suivante : Mr. Weyrich restera Regens du Canisianum ; il y aura le logement et la pension libres. Je crois donc qu’un traitement de 2000 frs. lui suffira certainement pour tout le temps qu’il aura la direction du Canisianum. Si je suis bien renseigné, M. l’abbé Morel avait un traitement supérieur ; j’ose donc, dans ce cas, vous proposer de vouloir bien employer le plus du traitement de celui-ci au-delà de 2000 frs. pour installer le nouveau Séminaire d’archéologie chrétienne, quand le local sera prêt ; il faudra des tablettes pour les livres, des armoires vitrées pour les collections, des tables et des chaises. On pourrait peu à peu faire cette installation avec l’argent qui resterait » (AEF. Dossier Mgr. Kirsch Jean-Pierre).

C’est à la même époque que Kirsch a pu acquérir, à la grande satisfaction de l’alma mater friburgensis et pour le grand bénéfice de son séminaire, la très grande partie de la bibliothèque ayant appartenu à son maître, l’archéologue Giovanni Battista de Rossi. Une bibliothèque reprise après le décès du savant italien par l’« Antiquariat Joseph Baer », comme nous pouvons le lire dans le quotidien Luxemburger Wort dans son édition du 17 mars 1900 : « Der bekannte Antiquar Baer in Frankfurt a[m] M[ain] brachte dieselbe in seinen Besitz. Von ihm wurden die Werke christlich-archäologischen Inhaltes im Werte von 7317,70 Mk. für das christlich-archäologische Seminar der Universität Freiburg i[n] d[er] Schw[eiz] angekauft. Diese Erwerbung verdankt die Universität der Munificenz von Herrn und Frau Dr. N. Kirsch-Puricelli auf Rheinböller-Hütte (preuß. Rheinprovinz) » (Luxemburger Wort, 17.03.1900 : 3).

Acquisition remarquable qui doit beaucoup à Kirsch, certes, mais qui n’aurait pas pu aboutir si facilement sans le soutien financier de Nicolas et Olga Kirsch-Puricelli, qui ne sont autres que son frère et sa belle-sœur. À travers ces exemples, l’on peut observer l’engagement efficace du professeur luxembourgeois pour ses champs d’enseignement et de recherche que sont l’archéologie chrétienne, l’histoire de l’Église et la patrologie.

Comme en font preuve d’autre part les historiens et archéologues de renom sortis de ses séminaires. Des anciens élèves qu’il avait su jadis attirer et convaincre « weniger durch außerordentliche Tiefe, Ursprünglichkeit und Lebendigkeit seines Vortrages […], als durch die gediegene Sachlichkeit des Gebotenen, durch die maßvolle Beschränkung des Stoffes, durch die Klarheit der Darstellung […] » (Perler 1941 : 2). Tel est du moins le jugement d’Othmar Perler (1900-1994), l’un de ses anciens poulains, qui a repris en 1932 la chaire d’archéologie chrétienne et de patrologie détenue jusque-là par son maître luxembourgeois.

Parmi les élèves de Kirsch, nous trouvons également Marius Besson (1876-1945), qui après avoir obtenu son doctorat en archéologie chrétienne en 1905, devient professeur extraordinaire d’histoire générale du Moyen Âge à l’université de Fribourg (1908-1920), avant d’être consacré évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. Fait également partie de la garde rapprochée des étudiants de Kirsch, l’historien de l’Église luxembourgeois Joseph Lortz (1887-1975), qui mènera toute sa carrière – sur laquelle nous reviendrons dans notre deuxième partie – au sein d’universités allemandes. Décidément, le bilan fribourgeois du professeur d’archéologie chrétienne et de patrologie peut être considéré comme une réussite professionnelle, du moins selon l’avis de ses biographes bien intentionnés comme le Suisse Perler ou le Luxembourgeois Molitor.

Cette appréciation bienveillante véhiculée par des confrères ecclésiastiques aurait certainement plu au « Papa Kirsch », comme le nommaient affectueusement ses étudiants. Toutefois, derrière son caractère chaleureux plein de bonhomie, Kirsch dissimule un état d’esprit enclin à l’ambition. Car autant qu’il se plût à Fribourg, Kirsch ne s’est jamais contenté d’un rôle académique propre à un professeur de province.

Déjà en 1903, il postule pour la chaire d’archéologie chrétienne à l’université de Freiburg im Breisgau, avant de poser deux fois de suite, en 1910 et en 1913, sa candidature pour un poste de professorat à l’université de Breslau. Chaque fois, Kirsch se voit recalé, une déconvenue qu’il avait déjà dû encaisser vers le milieu des années 1890 quand il avait songé à reprendre la direction de l’institut historique de la « Görres-Gesellschaft » au Campo Santo Teutonico.

Pourtant, Kirsch n’est pas du genre à abandonner facilement ses aspirations professionnelles. Bien qu’il aborde ce volet de la trajectoire professionnelle de Kirsch, Édouard Molitor se limite à l’esquisser d’une manière singulièrement imprécise : « Die Diözese war verwaist, der Thron ins Wanken geraten. Ihn selbst umfing Schicksalswind in diesen zukunftsschweren Monaten. Niemals, seit seines Aufenthaltes in der Fremde, war er der Heimat näher gewesen. Wird die Professur in Freiburg ihrem Ende entgegengehen? Wird eine neue höhere Aufgabe in der Heimat seine Kraft in Anspruch nehmen? Diese Fragen stürmten immer wieder auf ihn ein. Schließlich traten Mächte und Hindernisse in den Weg » (Molitor 1956 : 53).

Interprétons cet élan rédactionnel en recourant à un langage plus précis : suite au décès de l’évêque de Luxembourg, Jean-Joseph Koppes (1843-1918) tout juste après la Grande Guerre, la nomination d’un nouvel évêque s’avérera compliquée. Crises sociales, politiques, institutionnelles, constitutionnelles et monarchiques ébranlent la société luxembourgeoise. De surcroît, la France et la Belgique en tant que vainqueurs de la Grande Guerre, n’hésitent pas à remettre en cause l’indépendance luxembourgeoise.

De même qu’elles s’opposent à la consécration d’un ecclésiastique prétendument germanophile. Ainsi, l’historien de l’Église Heribert Raab (1923-1990) affirme que le gouvernement français « mit dem Argument der Deutschfreundlichkeit […] eine Erhebung Kirschs auf den Luxemburger Bischofs-
stuhl nach dem Ersten Weltkrieg verhinderte » (Raab dans Ruffieux I 1991 : 283). En mars 1920, Pierre Nommesch (1864-1935) est finalement ordonné évêque du diocèse de Luxembourg. À un moment où Jean-Pierre Kirsch vient de fêter son 59e anniversaire, un âge où d’aucuns commencent à préparer leur retraite professionnelle. Tel ne sera point le cas pour le prélat luxembourgeois, malgré le fait qu’« an Kirsch vorbei waren Bischofsamt » et qui plus est « Kardinalat kurz aufgeblitzt » (Conzemius 1992 : 396).

Rome (1926/1932-1941)

Durant toute sa vie fribourgeoise, Kirsch continuera à cultiver ses liens avec les instituts pontificaux romains. Ainsi prévoit-il chaque année un séjour d’études de quelques semaines à Rome, passage duquel il profite pour rencontrer des confrères compatriotes, entre autres le théologien-philosophe Joseph Gredt (1863-1940). À partir de 1926, il partage son activité académique entre l’université de Fribourg et l’Institut pontifical d’archéologie chrétienne qui vient d’être créé en décembre 1925 à Rome. Kirsch en met au courant Georges Python, directeur de l’Instruction publique du canton de Fribourg, dans sa lettre en date du 28 mai 1926 :

« Sous la date du 19 avril 1926, le Saint Père Pie XI a nommé par l’intermédiaire de Son Éminence le Cardinal Secrétaire d’État les quatre premiers professeurs et le secrétaire. Parmi les professeurs chargés de l’enseignement régulier à l’Institut figure également le soussigné, appelé à donner l’enseignement de l’archéologie chrétienne générale, de l’histoire des Catacombes romaines et de l’architecture religieuse chrétienne de l’Antiquité. Il a été chargé en même temps par Sa Sainteté de la Direction de l’Institut pour trois ans » (AEF. Dossier Mgr. Kirsch Jean-Pierre).

Le nouvel institut doit beaucoup à l’engagement du prélat savant luxembourgeois pour avoir été déjà largement impliqué dans les phases d’élaboration et de réalisation du projet pontifical. Dessein largement soutenu par le pape Pie XI qui tenait en estime le professeur luxembourgeois depuis leurs premières rencontres à la « Veneranda Biblioteca Ambrosiana » durant les années 1880, puis en 1897 lors du « IVe Congrès scientifique international des catholiques » à Fribourg, c’est-à-dire en un temps où le jeune théologien et érudit Ambrogio Damiano Achille Ratti (1857-1939) ne pouvait guère s’imaginer accéder un jour au trône papal.

Fort de l’appui pontifical, le recteur de l’institut d’archéologie peut également compter au cours des années 1930 sur la collaboration du cardinal secrétaire d’État du Saint-Siège Eugenio Pacelli, qui exercera à partir de 1932 la charge de grand chancelier de l’institut, avant d’être élu pontife sous le nom de Pie XII en mars 1939. Huit mois plus tard, son serviteur Jean-Pierre Kirsch fête ses 78 ans. Le nazisme allemand et le fascisme italien viennent de faire basculer le monde dans un conflit planétaire.

Contrairement au chef de l’Église catholique, Jean-Pierre Kirsch ne verra pas l’issue de la guerre la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité, de même qu’il ne connaîtra point les « silences de Pie XII » au sujet du génocide des Juifs, puisqu’il meurt le 4 février 1941 à Rome. Son dernier lieu de repos sera le Campo Santo Teutonico, cimetière proche du collège des prêtres, où 57 années auparavant avait débuté sa carrière d’historien, d’archéologue et d’auteur.

Depuis son premier séjour romain, durant les années 1880, jusqu’aux années 1930, Kirsch signe de nombreuses études sous forme d’articles, comptes rendus et recensions, parus entre autres dans la Römische Quartalschrift et la Rivista di archeologia cristiana. En outre, il s’est fait un nom dans le milieu des historiens de l’Église comme fondateur ou bien comme coéditeur de revues, mais également comme directeur de collection. À partir de 1900 il coédite avec l’historien de l’Église Albert Ehrhardt (1862-1940) les Forschungen zur christlichen Literatur- und Dogmengeschichte avant de fonder en 1907 la série éditoriale Studi di antichità cristiana. C’est également en 1907 qu’il crée, avec ses collègues fribourgeois Albert Büchi (1864-1930) et Heinrich Reinhardt (1855-1906), la Zeitschrift für Schweizerische Kirchengeschichte.

Selon Othmar Perler, Kirsch doit surtout sa renommée scientifique « durch die wiederholte Ausgabe des Handbuches der [allgemeinen] Kirchengeschichte von Joseph Kardinal Hergenröther ». Et d’ajouter : « Die besten Arbeiten sind ohne Zweifel die beiden Werke Die römischen Titelkirchen im Altertum (Paderborn 1918), Der stadtrömische christliche Festkalender im Altertum (Münster 1924). » Même s’il relève en outre les publications Stationskirchen des Missale Romanum (Freiburg i. Br. 1926) et Le catacombe romane (Roma 1933), Othmar Perler oublie pourtant de mentionner Die Frauen des kirchlichen Altertums (Paderborn 1912).

Malgré le respect profond qu’il voue à son maître, le poulain de Kirsch se réserve néanmoins le droit de rester critique envers sa production scientifique : « Sie ging als Ganzes genommen mehr in die Breite als in die Tiefe. Sie forderte meist mehr organisatorisches Können als wissenschaftliches Forschen » (Perler 1941 : 1-3). Au-delà de ses qualités et faiblesses scientifiques, Kirsch fait preuve durant toute sa vie académique d’une compétence sociale indispensable au succès professionnel de tout homme ambitieux. Le prélat académique Kirsch est autant un homme de conviction qu’un homme d’influence et créateur de réseaux.

Suite de la thématique à découvrir dans le Land de la semaine prochaine avec : « Le professeur et ses disciples compatriotes ». L’inventaire détaillé des références bibliographiques et documentaires pourra être consulté sur www.land.lu à partir du
1er août 2020.

Claude Wey
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