Politique culturelle

« Andrà tutto bene »

d'Lëtzebuerger Land du 22.05.2020

Les affichettes sont apparues peu à peu dans les fenêtres des appartements et maisons des quartiers populaires surtout, au début du confinement, fin mars : « Andrà tutto bene » en italien ou « Vamos ficar bem » en portugais pour « tout ira bien » inscrit au-dessus ou sous un arc-en-ciel. Encouragés par leurs enseignants ou parents, les enfants voulaient ainsi donner un message d’espoir dans une ville vide, alors qu’ailleurs, des ménages mettaient des affichettes de remerciements aux facteurs ou aux ouvriers du service d’hygiène. Avec le déconfinement avançant, ces décorations improvisées vont peu à peu disparaître de l’espace urbain. C’est pourquoi des musées et autres institutions culturelles ou scientifiques s’attellent dès maintenant à en garder une trace.

« Help us build a collection of homemade signs and rainbow drawings created during lockdown », demande le vénérable Victoria & Albert Museum de Londres, qui a lancé non seulement un appel à contribution au grand public, mais accompagne aussi sa collecte d’un blog présentant les objets modestes ou insignifiants qui marquent la vie quotidienne des gens durant la pandémie du Covid-19 : la boîte en carton dans laquelle arrivent les choses achetées sur internet, la poignée de porte que les gens craignent de toucher par peur que le virus ne s’y niche, le gant en nitrite jetable qui traîne dans la rue ou le pain au levain que tout le monde s’est soudain mis à cuire lui-même (« Instagram has become the Sourdough OIympics », se moqua Oliver Wainwright dans le Guardian du 4 mai).

« Nous nous sommes assez vite demandés comment nous pourrions réagir à cet événement exceptionnel », explique Stefan Krebs, chercheur en histoire et chef du département « public history & outreach » au Luxembourg Centre for contemporary and digital history (C2DH) de l’Université du Luxembourg. Or, peu avant, un nouveau membre avait rejoint le centre : Sean Takats vient du Roy Rosenzweig Centre for History and New Media de Fairfax, Virginia (USA), qui s’est notamment fait un nom en collectionnant une somme impressionnante de 150 000 entrées numériques en rapport avec les attentats du 11 septembre : courriels, messages, sons ou images. « Nous avions donc son expertise et celle de notre département ‘digital history’ et avons pu lancer assez vite notre portail dédié », raconte Krebs. Le 10 avril, le portait Covidmemory.lu est allé en-ligne, fut testé durant les jours fériés de Pâques pour ensuite être annoncé via communiqué de presse et réseaux sociaux. Sur la page web, un masque de saisie très facile à manier permet de rentrer textes, photos ou vidéos et de les assigner à une date et un endroit. Trois questions sont posées à l’internaute : « What happened ? », « What did it look or sound like ? » et « When and where did it happen ? »

Une carte géolocalise les contributions, qui sont en même temps classées par date. Ce sont majoritairement des souvenirs banals, des photos qu’on a vues par centaine sur les réseaux sociaux. D’abord des rayons vides de produits de première nécessité dans les supermarchés, puis des gens qui cousent ou impriment des masques de protection, font du bénévolat dans un centre de soins avancés, profitent d’un beau coucher de soleil, observent la nature printanière ou la ville vide… Quelque 170 contributions ont ainsi été soumises en un peu plus d’un mois. « Il s’agit surtout d’éviter que ces choses qui marquent cette époque ne disparaissent dans le ‘nirvana digital’ », observe Stefan Krebs. À côté de cette plateforme de collecte, le C2DH a une « approche multi-perspectives » pour archiver cet événement historique du Covid-19 : Frédéric Clavert collectionne les posts sur les réseaux sociaux, comme Twitter, Facebook ou Instagram, et le projet #Yeswecare de Benoît Majerus consiste en une multitude d’interviews avec des soignants à plusieurs moments de la crise sanitaire. Jusqu’ici, il a réalisé 114 entretiens avec 17 personnes pour quarante heures d’enregistrements.

« Nous nous attendions peut-être à une plus grande résonance », concède, pour sa part, Gilles Genot, conservateur au Lëtzebuerg City Museum, en charge de l’appel public du musée d’histoire de la ville de Luxembourg pour des objets en rapport avec le Covid-19 dans la capitale. Le musée s’était, lui, inspiré de l’exemple du Wien Museum, qui a lancé un projet de collecte d’objets du quotidien en rapport avec le virus dès le 25 mars et a reçu 1 800 soumissions jusqu’à début mai. Pour d’autres appels publics du genre, Gille Genot cite par exemple l’exposition sur les années cinquante à Luxembourg, le musée avait reçu des centaines d’objets en quelques semaines, alors qu’ici, le public semble plus réservé. Le musée lui offre la possibilité de soumettre des propositions par un masque de saisie en-ligne, mais demande à ce que les photos d’objets proposés soient accompagnées d’un petit texte explicatif qui contextualise leur valeur personnelle. « C’est vrai, dit Genot, que c’est encore très actuel et très abstrait. » Les premières contributions furent des masques buccaux cousus mains, des jouets en forme de virus, des caddies ou des pancartes apposées sur les poubelles ou les boîtes-aux-lettres. « Je suppose que les gens réagiront autrement avec le recul », espère le conservateur, qui imagine que le fonds ainsi collecté pourra être inclus dans une exposition à imaginer sur les épidémies dans la ville – la peste, le choléra, la grippe espagnole et le coronavirus –, « mais un musée d’histoire doit toujours prendre un peu de distance par rapport au sujet, nous n’allons pas tomber dans de l’actionnisme aveugle ».

Avant une exploitation quelconque, l’essentiel est maintenant, pour toutes les institutions impliquées, de garder autant de traces que possible de la pandémie et du vécu de la population en cet étrange printemps 2020 dans leurs archives : la Bibliothèque nationale a elle aussi lancé une archive numérique dédiée et demande le soutien des internautes, qui sont invités à transmettre des liens vers des initiatives de solidarité ou des plateformes en-ligne en rapport avec le Covid-19 afin que leur « robot de moissonage Heretix » puisse les intégrer dans sa récolte automatique de données. Le Centre national de l’audiovisuel à Dudelange quant à lui a lancé une commande photographique appelée Chroniques d’une pandémie à six photographes (Patrick Galbats, Romain Girtgen, Véronique Kolber, Andrés Lejona, Carole Melchior et Marc Schroeder) afin de documenter la vie quotidienne des gens dans les villes et régions et la Photothèque de la Ville de Luxembourg cherche elle aussi des photos sur le sujet. « S’il y a maintenant une certaine concurrence de tous ces collectionneurs, auxquels s’ajoutent aussi les médias, documentant la situation au jour le jour, il serait tout à fait envisageable de mettre en commun ces collections », affirme Stefan Krebs. Les ressources sont multiples, les uns ont des textes, les autres des objets, des images, des sons ou des contenus numériques. Certains contenus sont grassroots, dus à la seule spontanéité des utilisateurs des réseaux sociaux, alors que pour d’autres, des chercheurs sont intervenus de manière plus directe, dirigeant une interview ou une soumission de pièces par des questionnements plus concrets. Aux historiens de demain et d’après-demain d’exploiter ces ressources en construction aujourd’hui.

Références : Victoria and Albert Museum, blog Pandemic Objects : vam.ac.uk/blog/pandemic-objects ; le site du C2DH dédié au virus : covidmemory.lu ; le sous-site dédié du Lëtzebuerg City Museum : citymuseum.lu/news/collectionner-a-lepoque-du-coronavirus ; le projet Corona du Wien Museum : wienmuseum.at/de/corona-sammlungsprojekt ; le webarchive de la BNL : bnl.public.lu/fr/actualites/communiques/2020/mars2020/webarchive_opruff.html.

josée hansen
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