Arts plastiques

Transcriptions

d'Lëtzebuerger Land du 29.05.2020

C’est très tentant, trop pour ne pas y céder, et reconnaître aux dessins de Steve Kaspar une musicalité certaine, et l’on n’en restera pas à cette qualité générale de ce qui est harmonieux. C’est de timbre qu’il s’agit, en l’occurrence de tonalité, mot qui convient aux deux exercices. D’intensité aussi, qui ne se manifeste toutefois que dans un regard plus fouillé, plus pointu. Dans les deux salles de la galerie Nosbaum-Reding, il est vrai que la vingtaine de dessins, qu’on prendra en premier comme un tout, gagnent pour commencer le visiteur à leur euphonie. Une série, de grande unité, d’œuvres qui datent des années 1990, sorties elles aussi du confinement.

Le lecteur connaît sans doute le musicien Steve Kaspar, son passage à Cologne auprès de Mauricio Kagel. Et si la série de dessins porte comme titre Génération, au sens de production, il y a là encore une rencontre, sinon plus, symbiose, des deux processus créateurs. C’est dans cette approche, perspective, si l’on veut, qu’il semble donc révélateur de lire ces pièces, qui existent en deux formats, 146 x 110 cm, et 110 x 73, deux formats verticaux, on aura remarqué le lien entre leurs dimensions.

Que les mathématiques, et la géométrie en particulier, aient partie liée à la musique, notamment avec la théorie des groupes, pas besoin d’insister. Les figures géométriques sont nombreuses dans les dessins de Steve Kaspar ; cela commence par des traits simples, des lignes qui s’associent en parallèle, cela donne des triangles, des cercles. Elles structurent bien sûr la feuille, dira-t-on qu’elles en constituent comme un ostinato, ou un continuo, en noir, des fois en couleur, sur le blanc, de couleur légèrement mate, du papier.

Et c’est là-dessus, ou entre les figures, que le dessin proprement dit vient s’établir, que les sons, pour rester dans l’image, viennent former une suite (même si elle s’avère disjointe, déchiquetée) musicale. Les dessins de Steve Kaspar, d’autre part, nous saisissent par ce qui se rapproche non moins d’une narration, là encore en bribes (comme il arrive aux souvenirs, comme c’est le cas dans les rêves), ou simplement esquissée.

Tels éléments y évoquent la nature, il n’est pas interdit par exemple de deviner des ébauches d’arbres, ailleurs, plus concrètement, on devine une forme de maison, ou passe à des objets de la vie de tous les jours, comme distanciés, n’ayant plus qu’une existence fantomatique. Ce qui amène aux silhouettes qui parcourent ces dessins, à la façon des gribouillages d’enfants. Un monde se met ainsi en place, fait de naïveté calculée, de mystère raffiné, les deux ouverts à toutes sortes d’interprétations de la part du visiteur. Il faut qu’il y mette du sien, soit prêt à se laisser aller à ces fantaisies, donne libre cours à sa propre imagination.

Comme une musique toute légère, d’une ivresse bienveillante, s’élève alors de ces transcriptions, de ces passages d’un art à l’autre. Et comme il est toujours question quasiment de flâneries, de voyages, sans but ni déroulement fixés d’avance, c’est encore un autre Steve Kaspar, cartographe ludique, enjoué, qui invite, ouvre une voie indéterminée. Et au long des fragments de texte de rajouter un commentaire non moins sibyllin.

L’exposition Génération – Œuvres sur papier 1992-1997 reste ouverte à la galerie Nosbaum-Reding jusqu’au 6 juin ; nosbaumreding.lu.

Lucien Kayser
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