Sauver la façade

d'Lëtzebuerger Land du 14.04.2017

Ici, il y a encore de maisons blanchies à la chaux. Des constructions massives, austères, aux minuscules fenêtres bordées de couleur, souvent de bleu clair ou de gris, des surfaces de murs cabossées par le mode de construction manuel, des portes arborant fièrement une date, celle de leur construction, XVIIIe, XIXe siècle. Elles se tapissent le long d’étroites ruelles qui empruntent laborieusement les paysages vallonnés. Devant leurs portes, des tulipes et des jonquilles s’apprêtent à fleurir sur une herbe laissée sauvage, des haies de buis taillées séparent les jardins de la rue. Cet « ici », c’est par exemple le cœur du village de Heinerscheid, commune de Clervaux, où deux fermes historiques aux numéros 4 et 6 de la rue Um Knapp, remontant à 1795 et 1857 respectivement, devaient être détruites fin mars. « Devaient » parce que, suite aux réclamations des associations pour la protection du patrimoine, surtout la jeune Sauvegarde du patrimoine, et aux reportages dans les médias, notamment un live de RTL Télé Lëtzebuerg sur le chantier de la destruction, le secrétaire d’État à la Culture Guy Arendt (DP) s’est réveillé. Soudain, il a stoppé net le chantier (après la destruction en direct de l’annexe, photo de droite) et entamé une procédure de classement comme monuments nationaux. La pelleteuse est encore garée devant la grange de la ferme (photo de gauche), un WC récupéré par les ouvriers traîne devant un mur, mais sinon, le village a retrouvé son calme. Le maire Emile Eicher (CSV) avait donné l’autorisation de démolir, affirmant ne pas avoir eu connaissance de la valeur patrimoniale des immeubles ; un promoteur prévoyait de construire une résidence sur la belle parcelle de 21 ares. Depuis trois semaines les autorités communales et nationales se rejettent la balle de la responsabilité dans ce dossier. Mais, même si le calme est revenu à Heinerscheid, que les amis du patrimoine sont satisfaits d’avoir pu éviter le pire ici, ce n’est que partie remise.

Car Heinerscheid rappelle les destructions de fermes comparables à Keispelt, en février, sans que personne n’ait pu intervenir, et celle de quatre immeubles de logements sociaux à Diekirch en début de législature, autorisée à l’époque par la ministre Maggy Nagel (DP), qui prôna une approche plus « pragmatique » en matière de protection du patrimoine. Soit un arbitrage au cas par cas par la ministre elle-même, jugeant à chaque fois quel intérêt prévaut : celui du patrimoine ou celui du promoteur qui veut remplacer l’ancien par une construction nouvelle. Cet arbitrage politique par le ministre reste aussi la ligne politique de Guy Arendt, qui estime que, même si les experts de la Commission des sites et monuments nationaux (Cosimo) doivent émettre un avis sur la valeur d’un bâtiment, c’est au ministre de décider de sa protection – ou non. Lui-même a une définition du moins étriquée de ce qui est digne de protection : le Palais grand-ducal, la Chambre des députés, la Cathédrale et la Basilique d’Echternach (radio 100,7, 11 janvier 2017).

Le 20 mars à Paris, Guy Arendt s’engagea dans « l’alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les conflits armés » réunie au Louvre et promit une contribution financière du grand-duché à hauteur de trois millions d’euros. « La protection du patrimoine n’est nullement une entreprise secondaire, y affirma-t-il devant un public d’experts. Car ce que les belligérants cherchent à détruire à travers le patrimoine culturel et artistique, c’est l’individu, ses racines culturelles et son histoire. En un mot : son identité et sa dignité ».

Osera-t-on donc, par un petit raccourci de la pensée, en venir à la conclusion que le Luxembourg est un pays en guerre et son patrimoine en danger ? Même si, ici, ce n’est pas une guerre à proprement parler, où des forces armées ennemies s’opposeraient en ayant recours à des techniques militaires sophistiquées, mais une guerre pour l’habitat, le logement, où s’opposent les anciens et les modernes. Avec d’un côté ceux qui défendent « l’identité et la dignité » du pays, et de l’autre ceux qui, certes appâtés par le gain, essaient de répondre à la demande de logements en en créant de manière brutale et dense. Le DP, qui a fait de la lutte contre la pénurie de logements une de ses priorités politiques, serait-il alors du côté de ceux qui se lèvent tôt pour construire ces logements – un penchant naturel qui se lit aussi dans la sociologie historique de son électorat ? L’intervention de Guy Arendt à Heinerscheid ne serait donc qu’un acte de diversion, un maquillage de façade pour cacher l’inaction du DP en matière de stratégie générale de protection du patrimoine. Car malgré l’existence d’un projet de réforme de la loi de 1983, déposé au parlement il y a 17 ans (!) par Erna Hennicot-Schoepges (CSV), malgré l’étude Desseilles de 700 pages présentée en 2014, malgré les annonces politiques de cette majorité qu’elle élaborerait une nouvelle loi ; malgré les Assises du patrimoine et malgré l’activisme du Service des sites et monuments nationaux (dont le rapport annuel se lit comme une longue liste de tentatives d’inventorier le patrimoine du pays), Guy Arendt n’a encore entrepris aucune action concrète et généralement valable pour protéger le patrimoine.

Pourtant, la liste des immeubles protégés, que ce soit en tant que monuments nationaux ou en étant inscrits sur l’inventaire supplémentaire, s’allonge sans cesse ; elle fait désormais 84 pages A4 et comporte quelque 1 100 objets. Mais si un entrepreneur peut passer outre en un jour, que vaut-elle ? Est-elle seulement une garantie pour les propriétaires qui peuvent se le permettre d’adapter d’anciennes demeures aux standards esthétiques, énergétiques et de confort d’aujourd’hui ? Ils peuvent alors recevoir un subside de jusqu’à cinquante pour cent des frais de transformation en cas de protection nationale et de 25 pour cent en cas de classement communal.

La question fondamentale qu’aucun politique n’a encore tranchée jusqu’ici est : quelle est cette « identité » qu’il faudrait conserver à travers le patrimoine bâti ? Sont-ce ces fermes de l’Œsling qu’affectionnait tant le premier protecteur du patrimoine Georges Calteux ? Elles sont, depuis longtemps, encastrées entre des cités pavillonnaires aux maisons multicolores sans qualité, les zones d’activité commerciales et les restaurants chinois surmontés de panneaux solaires et d’antennes satellites. Et pourquoi aucune des nouvelles associations ne s’engage pour le patrimoine industriel et accepte sans sourciller que soient détruites la Tour Hadir à Differdange (1901), la Centrale thermique des Terres Rouges à Esch-sur-Alzette (1952, voir ses restes cette semaine à la Une) ou le pont en acier de Neudorf, également à Esch (1927, démolition en cours). L’histoire industrielle serait-elle négligeable par rapport à la culture rurale ? Qu’en est-il de l’architecture art déco ou moderniste, qui disparaissent elles aussi à la vitesse grand V ? Si, selon l’acception politique actuelle, les avis des experts, qui se basent sur des critères objectifs pour juger de la valeur d’une construction, ne doivent pas forcément être suivis, on tombe donc dans l’arbitraire le plus total et les protecteurs du patrimoine, qu’ils soient institutionnels ou amateurs, restent ces pompiers qui tentent d’éteindre en urgence les feux là où ils peuvent. Mais peut-être que ces vestiges aléatoires seront alors aussi une matérialisation de l’écart entre pays rêvé et pays réel ?

josée hansen
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