Roumanie

La Roumanie s’apprête à bannir Huawei

d'Lëtzebuerger Land vom 30.08.2019

Vitesse de l’internet, nouvelles technologies, intelligence artificielle, ce sont les armes secrètes que la Roumanie s’apprête à utiliser pour faire un bond économique et rattraper la distance qui la sépare de l’Europe occidentale. Avec une armée d’informaticiens prêts à conquérir le monde digital, des réseaux de fibre optique performants et l’accès gratuit à internet à tous les coins de rue, la Roumanie n’a plus rien à voir avec le pays exsangue sorti de la dictature communiste en décembre 1989 après la chute du mur de Berlin. UiPath, la plus grande start-up d’intelligence artificielle au monde, est à l’origine une petite affaire lancée par une poignée d’informaticiens à Bucarest. Son slogan – « Un robot pour tous » – pourrait bientôt devenir une réalité.

Les Roumains sont fiers de leur percée dans le futur digital au point d’en faire un emblème de leur pays. Mais les contes de fée ne durent pas. Si la Roumanie était en 2018 le cinquième pays en termes de vitesse d’internet, elle n’est plus aujourd’hui que trente-huitième. Les Roumains découvrent une vérité simple : il est souvent plus difficile de rester au sommet que d’y arriver. Mais la cinquième génération de communications mobiles, la fameuse 5G, offre à ce pays ambitieux l’opportunité de se rattraper. Le 11 juin, Alexandru Popescu, le ministre roumain des communications, a annoncé le lancement officiel du premier réseau 5G à Bucarest. « Cette journée annonce un nouveau saut technologique, a-t-il déclaré. Nous avons la première connexion 5G qui nous permettra de créer un écosystème digital très compétitif. C’est l’atout dont la Roumanie veut se doter pour attirer les investissements étrangers et augmenter notre rendement économique. »

Le 20 juin, le gouvernement a annoncé sa stratégie pour implémenter cette nouvelle technologie. « Nous avons fait nos calculs, avait déclaré Sorin Grindeanu, président de l’Autorité nationale pour l’administration et la règlementation des communications. Nous comptons sur des milliards d’euros investis en Roumanie. La 5G est plus qu’une histoire de communication et son impact touche le secteur des services, du transport, de la santé et de l’agriculture. » D’après le gouvernement, la 5G va créer 250 000 emplois et générer dans un premier temps 4,7 milliards d’euros.

Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce discours technique qui nous promet monts et merveilles ? Le passage de la 3G à la 4G a été un progrès en termes de vitesse de communication, mais il n’a pas vraiment changé la structure des réseaux mobiles. Avec la 5G, c’est tout autre chose car le futur réseau aura une vitesse et un volume de données qui rendront le réseau mobile aussi performant qu’un réseau basé sur la fibre optique. La nouveauté apportée par la 5G s’appelle « Internet of Things » (IoT), en français IdO (Internet des objets). L’IdO permettra de connecter sur internet quantité d’objets qui font partie de notre vie quotidienne : frigidaire, machine à cuisiner, prises, grille-pain, chauffage, machine à laver, éclairage…

Ces machines qui font notre confort seront dotées de suffisamment d’intelligence pour s’autogérer via des applications que l’on aura programmées. Les voitures autonomes ne relèvent plus de la science-fiction, elles existent déjà et sont testées massivement. L’internet permettra aux objets qui nous entourent de se connecter sur des réseaux de plus en plus sophistiqués. Selon plusieurs études d’experts, plus de 150 milliards d’objets devraient se connecter entre eux d’ici 2025.

Les énormes profits qu’annoncent la 5G poussent les principaux acteurs économiques mondiaux à innover pour conquérir ce nouveau marché. Les plus en avance en la matière sont les Chinois et les Américains qui ont entamé une guerre froide dont l’objectif est de bloquer l’adversaire pour qu’il n’arrive pas le premier dans l’Eldorado digital du futur qu’est la 5G. Côté américain, on fait tout pour empêcher la compagnie chinoise Huawei de prendre la plus grosse part du gâteau.

À l’instar d’autres pays qui s’apprêtent à ouvrir leur porte à la nouvelle technologie, la Roumanie est face à un dilemme : jouer avec les Chinois ou avec les Américains ? La question a été tranchée lors de la rencontre du président Klaus Iohannis avec Donald Trump qui a eu lieu le 21 août à Washington. « Nous voulons éviter les risques pour la sécurité que présentent les investissements chinois dans les réseaux de télécommunications 5G », peut-on lire dans l’accord signé par les deux chefs d’État.

Washington accuse Huawei de travailler avec les autorités chinoises et craint que les équipements de la compagnie chinoise permettent à Pékin d’espionner les communications des pays qui les utiliseront. Les États-Unis ont exclu Huawei du déploiement de la 5G sur leur sol, et interdit aux institutions publiques d’acheter ses produits et services. Donald Trump tente de convaincre ses alliés européens d’en faire autant. Et la Roumanie a dit « oui » à la demande américaine. Selon la Commission européenne, les États membres de l’Union européenne ont le droit d’interdire l’accès sur leurs marchés de sociétés qui peuvent porter atteinte à la sécurité nationale. Le président Iohannis a annoncé qu’il convoquera bientôt le Conseil supérieur de la défense afin d’interdire l’accès à Huawei sur le marché roumain. En matière de défense la relation roumano-américaine fonctionne à merveille.

Mirel Bran
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