La déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 attira l’attention de penseurs bien au-delà de l’Europe occidentale

Penser l’Europe

d'Lëtzebuerger Land du 16.11.2018

La montée des populismes provoque une remise en question de l’idéal d’une Europe unie. Il est donc bon de relire certains textes écrits alors que naissait la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) pour penser l’avenir de l’Europe. Outre les écrits des pères fondateurs de l’Europe, les textes de ceux qui, aux marges de l’Europe, s’interrogeaient sur la signification de l’unification européenne au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, sont d’une grande importance dans ce contexte.

La paix par l’interdépendance

Le discours tenu par le ministre des Affaires étrangères français, Robert Schuman (1886-1963), le 9 mai 1950 proposant la mise en commun des ressources du charbon et de l’acier de la France et de l’Allemagne au sein d’une même organisation, la future Ceca, est un texte qui mérite d’être relu. Dans sa fameuse déclaration au Quai d’Orsay, Schuman soulignait que la paix mondiale ne pouvait être préservée « sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent »1. Aussi mettait-il en exergue la nécessité d’une Europe unie : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée »2.

Pour éliminer cette opposition, il proposait « de placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe ». Le résultat de cet acte, considéré à l’époque par Schuman lui-même comme un « saut dans l’inconnu »3, cinq ans après la capitulation de l’Allemagne nationale socialiste, devait aboutir à la paix en Europe :

« La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible. […] Ainsi sera réalisée simplement et rapidement la fusion d’intérêts indispensable à l’établissement d’une communauté économique qui introduit le ferment d’une communauté plus large et plus profonde entre des pays longtemps opposés par des divisions sanglantes. »

Selon Schuman, la paix se construirait à travers l’interdépendance d’États souverains. Il s’agissait d’un projet remarquable, conçu à peine quelques années après une guerre qui fut menée par l’Allemagne nazie au nom d’une politique préconisant l’exclusion de tout ce qui était considéré « étranger » au corps national. Une politique qui mena à la Shoah, le génocide des populations juives d’ Europe, au Porajmos, le génocide des communautés Roms, et à d’autres massacres qui ont à jamais marqué l’histoire du continent européen. Certes à l’ère des colonies et des guerres d’indépendance en Afrique et en Asie, cette Europe qui s’unifiait était encore loin de pratiquer ce qu’elle prêchait. Schuman, lui-même, avait un bien sombre passé, lui qui fut parlementaire ultraconservateur et anti-laïc durant les années trente et vota les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Il fut frappé d’indignité nationale et d’inéligibilité après la guerre, avant que l’Église catholique n’intervienne avec succès pour obtenir une révision de son cas.

La volonté de vivre ensemble

La déclaration de Schuman allait attirer l’attention de penseurs bien au-delà des frontières de l’Europe occidentale. Dans un article publié le 23 janvier 1953 dans le quotidien Son Havadis, le jeune intellectuel turc Bülent Ecevit (1925-2006) analysait les origines de la Ceca et de la Communauté européenne de défense, autre grand sujet de l’époque4. Ecevit fut une grande figure de la social-démocratie à la turque et Premier ministre de son pays à quatre reprises en 1974, 1977, 1978–79, et finalement en 1999–2002. C’est lui qui fut l’architecte de l’intervention militaire turque à Chypre pour protéger la minorité turcophone après la tentative de coup d’État de l’armée grecque en 1974.

Toutefois il ne faut pas réduire Ecevit à l’homme d’État. Poète et homme de lettres, sa passion pour la poésie et la pensée de Rabindranath Tagore (1861-1941) le poussa à partir étudier le Sanskrit et le Bengali à la School of Oriental and African Studies à Londres à la fin des années quarante. Il s’agissait-là d’un choix hors du commun pour un homme de sa génération qui témoignait, non pas seulement de son amour des langues et des lettres, mais aussi de son ouverture sur le monde et de son internationalisme. Toutefois comme bien des kémalistes de gauche, Ecevit avait une relation indécise avec cet internationalisme, qui parfois se mutait en anti-impérialisme, souvent synonyme de nationalisme intransigeant.

Dans l’article, « Birleşen Avrupa » (« L’Europe qui s’unit »), c’est bien l’humaniste internationaliste, que l’on rencontre. Il se réjouissait que la Ceca eût causé un rapprochement entre les peuples des pays fondateurs. Il était tout à fait conscient de l’immensité de ce fait, alors que ces six pays étaient en guerre il y a huit ans. D’ailleurs plus que les dimensions politiques et économiques de la Ceca, c’est bien, écrivait-il, « le rapprochement concret entre les peuples qui est le résultat le plus précieux » de ce développement. Toutefois il mettait un bémol à ce constat :

« Le seul point faible à la vue des résultats acquis sur le chemin de l’unification européenne depuis la Deuxième Guerre mondiale est que cette unification ne se réalise que face à un danger commun. Aujourd’hui toutes les tentatives de rapprochement entre les pays européens naissent d’un instinct protecteur face à un danger commun qui menace leurs indépendances politiques et culturelles. »

Ce rappel au contexte très particulier de la guerre froide était important. Ecevit, qui avait noté que les États-Unis soutenaient l’unification européenne face à un ennemi commun, l’URSS, était toutefois perplexe par rapport au danger que représentait le bloc de l’Est : « L’Europe a besoin d’une base plus saine pour s’unifier. Sinon les acquis du processus d’unification risquent d’être aussi éphémères que le danger. » Il concluait en disant : « Le besoin d’unification entre les peuples doit naître aussi du désir de vivre dignement en tant que hommes, et non pas seulement de la peur de mourir. » 

Géographies

Toutefois, certains s’interrogeaient sur ce qu’était l’Europe et n’y voyait pas une ouverture sur le monde mais un recroquevillement. Ainsi Léopold Sédar Senghor (1906-2001), grand poète de la négritude et père du Sénégal indépendant, rappelait que l’Europe avait une géographie dépassant les frontières continentales en s’adressant à l’Assemblée nationale à Paris en juillet 1949. À l’époque, il était député d’obédience socialiste, représentant le Sénégal, qui était encore un territoire de l’Union française. Cette organisation politique, créée sous la Quatrième République, englobait la métropole, tout comme les départements et territoires d’outre-mer, des territoires associés sous mandat et des États associés sous protectorat.

Alors que la France s’apprêtait à entrer au Conseil de l’Europe, Senghor rappelait à tout le monde que : « Ce n’est pas la France qui entre au Conseil de l’Europe, c’est la République française et vous savez qu’aux termes de la Constitution, la République française n’est pas seulement composée de la métropole, mais encore des départements et territoires d’outre-mer »5.

Durant ces années-là, Senghor rêvait de la possibilité d’une « Eurafrique », d’une symbiose économique et culturelle entre l’Europe et l’Afrique au nom de la dignité humaine. C’est pour cela qu’il observait avec une certaine inquiétude les premiers débats autour de l’unification européenne. De tout cœur défendait-il l’idée d’une unification politique de l’Europe, tournant le dos au fascisme hitlérien et à la guerre. Toutefois il craignait que l’Afrique ne fût oubliée et que l’apport des Africains à la libération de l’Europe ne fût ignoré.

Néanmoins les arguments de Senghor n’étaient pas seulement constitutionnels et moraux. Quelques années plus tard, en 1953, alors que l’unification européenne était déjà bien avancée à travers la Ceca et la communauté européenne de défense, il s’insurgeait contre l’idée « d’une Europe résolument européenne » avancée par certains, une Europe qui dirait « Nous voulons être chez nous entre Aryens. Silence aux pauvres, c’est-à-dire aux colonisés »6. Il dénonçait le fait que la Ceca voulût exclure la production des pays d’outre-mer, tout en étendant à ceux-ci, la distribution de ce qui était produit dans le cadre de la Ceca, d’autant plus que cette Europe ne semblait s’intéresser, selon lui, qu’à une main d’œuvre africaine bon marché.

Senghor désirait bien une Europe unie en symbiose avec l’Afrique, mais non pas une Europe qui, à l’image de la France, perpétuait une relation de dépendance dans le domaine économique avec les pays africains, sans reconnaître l’apport des Africains à la libération de l’Europe du joug nazi, ni promouvoir un développement industriel et économique des Dom-Tom.

Peut-être donc qu’en lisant Schuman, Ecevit et Senghor ensemble, il serait possible de revivifier certaines concepts fondamentaux, tels que l’interdépendance, la volonté de vivre ensemble, la solidarité entre les peuples et la géographie variable de l’Europe, qui sont au cœur de la construction européenne. Les lire est aussi un rappel que pour faire face aux dangers du populisme, l’Europe se doit d’être plurielle et ouverte.

Laurent Mignon est professeur en littérature turque à l’Université d’Oxford.

1 Robert Schuman, Une Europe pour la paix. Éditions Points, 2011, p. 9

2 Schuman, Une Europe pour la paix, p. 9

3 Schuman, Une Europe pour la paix, p. 8

4 Bülent Ecevit, « Birleşen Avrupa », Son Havadis, 23 janvier 1953, http://ecevityazilari.org/items/show/83

5 Léopold Sédar Senghor, « Place de l’Afrique dans l’Europe Unie », dans Liberté II : Nation et voie africaine du socialisme. Éditions du Seuil, 1971, p. 60

6 Senghor, « La politique européenne », dans Liberté II : Nation et voie africaine du socialisme.
p. 118

Laurent Mignon
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