Les élites conservatrices luxembourgeoises et l’université de Fribourg, 1890-1940 – (III)

Les « old boys » fribourgeois et la droite

d'Lëtzebuerger Land vom 12.06.2020

« Aber nicht nur Theologen waren von Luxemburg nach Freiburg gekommen, sondern Schüler der verschiedensten Fakultäten fanden sich nach und nach dort ein » (Molitor 1956 : 95). Tels sont les propos d’Édouard Molitor (1912-1999) par lesquels il commence la partie « Im Dienste der Heimat » de son étude biographique Monseigneur J. P. Kirsch. Das Lebensbild eines Gelehrten. Et le biographe clérical d’insister sur le rôle que le prélat et professeur en archéologie chrétienne Jean-Pierre Kirsch (1861-1941) a tenu dans le recrutement d’étudiants laïcs luxembourgeois à l’« alma mater friburgensis ».

Car, au-delà de la présence d’étudiants cléricaux luxembourgeois au pays d’Uechtland (voir à ce sujet « Le professeur et ses disciples compatriotes » dans le Land du 29 mai), Kirsch, en tant qu’homme de réseaux et savant d’influence, a su attirer des étudiants laïcs, qui plus tard occuperont des fonctions dirigeantes au sein de cette nébuleuse que nous appelons la droite conservatrice luxembourgeoise d’avant les années 1960.

Jean-Pierre Kirsch et les élites de la droite catholique luxembourgeoise

Afin d’appréhender à sa juste valeur la relation entre l’université de Fribourg et la droite politique luxembourgeoise, nous entamons notre étude avec le prélat Kirsch. Au début fut donc le Dippachois Kirsch. Rappelons que le dignitaire et savant ecclésiastique est né dans un milieu familial frappé du coin du conservatisme clérical et politique (voir à ce sujet « Un prélat académique » dans le Land du 22 mai).

Deux de ses oncles maternels ne sont autres que le père rédemptoriste Jean-Pierre Didier (1837-1896) ainsi que le maire de Rodenbourg-lès-Junglinster et député du groupe catholique conservateur Jean-Baptiste Didier (1834-1916). Complétons ce tableau familial par le fils du député-maire et cousin de Kirsch, à savoir André Jean-Baptiste Didier (1874-1946), qui, à son tour, est élu à la Chambre des députés comme candidat du Parti de la droite en 1925 avant d’occuper le poste de bourgmestre de Rodenbourg à partir de 1929. Il sera destitué de sa charge de maire le 4 avril 1945 pour s’être « rendu coupable, durant l’occupation ennemie, d’agissements antipatriotiques de nature à compromettre ses fonctions » (arrêté grand-ducal du 4 avril 1945).

Puis, retenons le frère de Jean-Pierre Kirsch, l’ingénieur Nicolas Kirsch-Puricelli (1866-1936), qui, sans revêtir un poste politique d’importance, peut être considéré à la fois comme un personnage d’influence au niveau transnational et un serviteur de l’État luxembourgeois. Marié à Olga Puricelli (1857-1935), l’héritière de la « Rheinböllerhütte » située aux confins du Hunsrück, Nicolas Kirsch se voit confier la mission de « luxemburgischer Geschäftsträger beim Deutschen Reich » durant les années 1925-1934 (www.industrie.lu).

Décidément Kirsch se meut dans un contexte socio-politique que l’on ne saurait restreindre à la seule dimension cléricale – du moins au niveau du Luxembourg et de la Grande Région. Car au-delà de ses relations familiales, Jean-Pierre Kirsch saura cultiver ses réseaux d’influence tant idéologiques que politiques jusque dans les hautes sphères de l’État grand-ducal. Pour preuve, relevons les liens collégiaux, voire amicaux, qu’il cultive sa vie durant avec Raymond de Waha (1877-1942).

Fidèle à sa narration biographique au style édulcoré, Molitor souligne les relations tant personnelles que professionnelles entre le prélat savant fribourgeois et le professeur et politicien : « Bei seinem treuen Freunde, Herrn Baron Raymond de Waha, stieg er regelmäßig für acht Tage ab, und im stillen Heim am Rande des Stadtparks, in der Rue Pierre d’Aspelt N° 1, gab es jährlich ein frohes Wiedersehen. Beide verband eine langjährige Freundschaft. Beide hatten viele gemeinsame Freunde im Lande der Wissenschaft; denn auch Herr de Waha hatte in Freiburg studiert und war später Professor an einer Reihe ausländischer Universitäten gewesen » (Molitor 1956 : 94).

En lisant ce passage, l’on peut supposer que Kirsch et de Waha se connaissent depuis la fin des années 1890, quand le baron fréquente l’université de Fribourg avant de poursuivre son cursus universitaire, entre autres à Munich et à Paris, pour occuper ensuite des postes académiques en économie politique, comme « Privat-Docent » à l’université de Munich ou comme professeur « an einer Kölner Hochschule » (Weber 2019 : 322 ; Molitor 1983 : 91). Or, comme c’est le cas pour son collègue et ami Kirsch, la carrière professionnelle de l’économiste ne se limite point au monde savant.

À côté de sa trajectoire transnationale au niveau académique et scientifique, de Waha connaît également une carrière publique bien ancrée dans le champ politique luxembourgeois. Membre du Parti de la droite, le baron de Waha siège d’abord à la Chambre des députés de 1919 jusqu’au tout début de l’année 1920, avant d’être nommé le 5 janvier membre du gouvernement présidé par Émile Reuter (1874-1973). Ce dernier peut être considéré comme l’homme fort du conservatisme catholique et monarchique luxembourgeois, tout au moins entre 1914 et le milieu des années 1920. Ainsi dirige-t-il du 28 septembre 1918 au 20 mars 1925 un gouvernement connaissant des remaniements successifs.

Raymond de Waha, à côté d’autres « anciens Fribourgeois » comme Alphonse Neyens (1886-1971) et Joseph Bech (1887-1975), fait partie de l’équipe gouvernementale de Reuter en sa qualité de directeur général de l’Agriculture et de la Prévoyance sociale, pour se voir conférer, à partir du 15 avril 1921, un troisième portefeuille, à savoir celui de l’Industrie (Thewes 2003 : 77-78). De Waha démissionnera de ses fonctions ministérielles le 23 avril 1924.

À ces quelques indications biographiques, l’on se doit de relever la dimension mondaine de l’habitus du baron. Neveu de Charles de Waha, qui fut directeur général des Travaux publics entre 1905 et 1915, Raymond de Waha épouse en 1922 Alix de la Kethulle de Ryhove (1888-1965). À son entrée dans le gotha belge, il faut ajouter selon l’historienne Josiane Weber ses « ausgezeichnete[n] Kontakte zu hochrangigen Berliner Politikern » (Weber 2019 : 322), ainsi que ses présences sur le parquet diplomatique, notamment comme chargé d’affaires aux États-Unis au début des années 1920.

En la personne de Raymond de Waha, le prélat Kirsch trouve au Luxembourg un collègue idéal, sinon un frère d’âme intellectuel et idéologique. Le binôme Kirsch-de Waha va d’ailleurs perdurer en tant que réseau d’influence tout au long de plusieurs décennies. Comme en témoigne la lettre du 1er janvier 1939 que Kirsch adresse de Rome à son disciple et jeune confrère Émile Donckel (1904-1979). Rédigée à un moment où Jean-Pierre Kirsch et Raymond de Waha sont âgés respectivement de 77 ans et de 62 ans, l’information illustre à bien des égards que, même au crépuscule de leurs carrières brillamment réussies, ils ne ménagent point leurs efforts pour conseiller les jeunes intellectuels clérico-conservateurs.

Ainsi, Kirsch tient à mettre au courant Émile Donckel de son échange épistolaire avec le baron : « R. de Waha hat mir ausführlich geschrieben über die Unterredung, die Du mit ihm und mit Prof. Zettinger gehabt hast. » Et d’étaler ensuite les considérations suivantes : « De Waha sprach von einer Stelle in einer klösterlichen Anstalt in Remich. Glaubst Du, daß es etwas Passendes für Dich wäre ? » Puis Kirsch continue : « Ich habe auch den Gedanken erwogen, ob Du wieder nach Rom kommen solltest. Aber es gibt dafür große Schwierigkeiten » (Lettre publiée dans Malget 1979 : 114-115).

Finalement Émile Donckel restera au Luxembourg (voir à ce sujet « Le professeur et ses disciples compatriotes » dans le Land du 29 mai). Même s’il s’agit dans ce « cas d’exemple » de la carrière d’un disciple clérical, l’on peut s’imaginer aisément une démarche similaire de la part du duo Kirsch-de Waha dans le patronage concernant un jeune intellectuel laïc ouvert aux idées politiques du conservatisme catholique.

À côté de la « piste de Waha », le prélat fribourgeois cultive le contact avec d’autres ténors de la droite luxembourgeoise. Ainsi avons-nous pu détecter dans la lettre « Kirsch-Donckel » du 21 août 1930 le renseignement suivant : « so daβ mich briefliche Mitteilungen erreichen p. Adr. Herrn Advokat-Anwalt Loutsch, Königsring, Luxemburg » (Lettre publiée dans Malget 1979 : 104-105). Même si l’adresse postale indiquée par Kirsch ne contient que le nom de famille du destinataire, il y a de fortes raisons de supposer qu’il s’agit de Hubert Loutsch (1878-1946), dont l’étude d’avocat est bel et bien située au numéro 5, boulevard Royal.

Même si, au moment où la lettre est rédigée, l’« avocat avoué et député » Hubert Loutsch est membre du mouvement politique « Union nationale indépendante », il n’en demeure pas moins que sa notoriété politique est liée en premier lieu à son passé de politicien du Parti de la droite, et plus particulièrement à sa fonction de président du gouvernement grand-ducal entre le 6 novembre 1915 et le 24 février 1916.

Exécutif éphémère s’il en est, composé uniquement de membres du Parti de la droite, le gouvernement Loutsch est littéralement imposé par la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde (1894-1924) malgré le fait qu’il « ne peut pas s’appuyer sur une majorité à la Chambre des députés » (Thewes 2003 : 66). En dépit de la décision de la jeune souveraine de dissoudre la Chambre, les élections législatives anticipées au 23 décembre 1915 ne procureront pas au gouvernement conservateur la majorité escomptée à la Chambre. Et à peine trois semaines plus tard, le gouvernement Loutsch sera forcé à la démission suite à un vote négatif portant sur la question de confiance (Thewes 2003 : 66).

Au-delà de ses relations avec des hommes politiques conservateurs, Kirsch a noué tout au long de sa vie des liens avec le monde des associations clérico-conservatrices luxembourgeoises, comme avec l’« Akademiker Verein ». Fondé en 1910, l’AV prévoit en premier lieu « [d]ie Pflege des katholischen Lebensideals inmitten der akademischen Jugend des Luxemburger Landes » (Lommel cit. dans Margue 2008 : 529). Non seulement Kirsch a adhéré à un certain moment à l’association, mais il en restera membre jusqu’à un âge très avancé. Dans une lettre datée au 17 septembre 1931 et adressée à Émile Donckel, le septuagénaire Kirsch relate les propos suivants : « Ich hatte in Luxemburg keine Gelegenheit, meinen Beitrag für den Katholischen Akademikerverband zu entrichten » (Lettre publiée dans Malget 1979 : 105-106).

Cette adhésion va bien au-delà d’un geste de complaisance, puisque l’AV luxembourgeois fait partie du mouvement international d’étudiants catholiques « Pax Romana », dont la fondation s’est faite en 1921 à Fribourg. À noter que l’AV y fut représenté par l’un des disciples fribourgeois de Kirsch, à savoir l’ecclésiastique et futur historien de l’art Richard Maria Staud (1891-1970) (Molitor 1983 : 106).

Kirsch a également concouru au développement de la « Katholischen Volkshochschule » au Luxembourg. Ainsi, dès sa création en 1904-1905, il y assure à plusieurs reprises des conférences : « Die christlichen Denkmäler des römischen Forums » (1905), « Ursprung der christlichen Basiliken » (1906), et vers la fin de la Grande Guerre « Die Ausgrabungen von San Sebastian und ihre christliche Bedeutung ». Il a également su convaincre des collègues fribourgeois, comme l’évêque de Fribourg, Genève et Lausanne Marius Besson (1876-1945) ou le médiéviste Gustav Schnürer (1860-1941), de tenir des conférences à la « Katholische Volkshochschule » de Luxembourg (Molitor 1956 : 93).

Cet engagement de Kirsch dans le monde des élites conservatrices luxembourgeoises va de pair avec son activité « d’attirer à Fribourg un certain nombre de ses compatriotes » (discours de Nicolas Margue cit. dans Molitor 1956 : 107).

Le catholicisme politique et idéologique luxembourgeois et sa pépinière fribourgeoise

Outre Raymond de Waha, c’est certainement Charles alias Karl Lessel (1877-1957) qu’il faut relever en premier lieu parmi les étudiants laïcs luxembourgeois de la première génération ayant fréquenté l’université de Fribourg pour compter plus tard parmi les forces actives du catholicisme politique luxembourgeois. Originaire de Grevenmacher, Lessel s’inscrit à la faculté de droit de Fribourg pour y réussir en 1898 « den ersten Teil der Lizentiatsprüfung […] mit großer Auszeichnung » (Obermosel-Zeitung du 31.10.1898), puis soutient sept ans plus tard sa thèse de doctorat intilulée Die Entwicklungsgeschichte der kanonistisch-scholastischen Wucherlehre im 13. Jahr-
hundert. Ein Beitrag zur Geschichte der mittelalterlichen Wirtschaftstheorien.

Édouard Molitor tient à préciser le rôle déterminant que le jeune Lessel occupe au sein de l’élite clérico-conservatrice luxembourgeoise après sa formation à l’« alma mater friburgensis » : « Im Herbst […] 1905 traten fast gleichzeitig die drei Männer ins Luxemburger Wort ein, die einen neuen Aufstieg herbeiführen sollten. Es waren Dr. Charles Lessel, Jean Origer [1877-1942] und Émile Hentgen [1880-1940]. »

Et Molitor de préciser au sujet de l’ancien étudiant fribourgeois : « Ein ausgesprochener Hang zum Schreiben ließ ihn, trotz anderer Möglichkeiten, die Journalistenlaufbahn einschlagen. Da Lessel auf allen Wissensgebieten außerordentlich bewandert war, schien er der gegebene Mann zu sein, der stark angeschlagenen Zeitung wieder neues Ansehen zu verschaffen. Dieser etwas vornehme, etwas überlegen zurückhaltende Redakteur besaß auch die hervorragende Gabe, auf höherer Ebene zu polemisieren, ohne dabei in jene Trivialitäten zu fallen, von denen der Luxemburger Journalismus damals weitgehend zu leben schien » (Molitor 1963 : 26).

Pour l’historien ecclésiastique, connu pour ses jugements idéologiques partisans, il ne fait point de doute que Lessel est « einer der Bahnbrecher des katholischen Journalismus » (Molitor 1956 : 95). Encore faudrait-il ajouter que la ligne rédactionnelle déployée par Lessel et ses collègues Origer et Hentgen constitue en premier lieu le reflet d’un journalisme politique très combatif. Un constat que l’ancien journaliste et administrateur délégué du groupe Saint-Paul, Léon Zeches (*1942), ne semble pas désapprouver, comme en témoigne son affirmation en 2014 : « Das Gewicht dieses intellektuellen Triumvirats im öffentlichen Leben zeigte sich im Kampf mit dem seit 1908 bestehenden Linksblock von Liberalen und Sozialisten, ab 1912 bei der Auseinandersetzung über das Schulgesetz, beim Konflikt um Großherzogin Marie-Adelheid, nach dem Krieg beim Referendum über die Monarchie, bei der Forderung des Wahlrechts für die Frauen … » (Zeches 2014 : 19).

Pour le trio journalistique Lessel-Origer-Hentgen, c’est d’abord la question scolaire qui offre une occasion de choix tant médiatique que politique de charger, en étroite relation avec l’évêché, contre le gouvernement de Paul Eyschen (1841-1915), organe exécutif soutenu par le Bloc des gauches, majoritaire à la Chambre des députés. Lorsque, en 1912, le directeur général Pierre Braun (1872-1956) dépose un projet de loi scolaire visant entre autres le rôle de l’Église dans les écoles primaires, le tollé est général dans les milieux clérico-conservateurs.

Le clergé, sous la houlette de l’évêque Jean-Joseph Koppes (1843-1918), s’oppose farouchement à la suppression des « certificats de moralité délivrés par les curés aux instituteurs » (Thewes 2003 : 57), ainsi qu’à l’article 26 de la loi prévoyant l’enseignement des cours de religion aux seuls ministres du Culte, « émancipant ainsi les instituteurs » (Trausch 1975 : 97 ; Moes 2012 : 21).

En étroite collaboration, l’évêché et le Luxemburger Wort fustigent le gouvernement Eyschen et le Bloc des gauches, tout en s’opposant catégoriquement à toute réforme « libérale » au niveau de l’enseignement primaire. Si nous nous attardons quelque peu sur la « loi Braun », c’est que le journal du Vatican L’Osservatore Romano lui consacre le 24 mars 1912 un article non signé développant les considérations suivantes : « S’il est vrai que, en comparaison avec les lois existantes, ce projet ne présente pas une amélioration du point de vue religieux, mais au contraire, laisse tomber le droit, pour les curés, d’exercer dans l’école, par de fréquentes visites, le contrôle de l’éducation et de l’instruction religieuse et morale donnée par le corps enseignant ; néanmoins il contient encore des dispositions propres à conserver à l’école le caractère de chrétienne […]. » Puis d’avancer un constat conclusif : « Comme on le voit, c’est une loi chrétienne mais aussi une loi de progrès/progressiste » (Article de L’Osservatore Romano [trad. fr.] publié dans Hellinghausen 2018 : 75-76).

Bien que critique envers le projet de loi, la tenue rédactionnelle et l’allure argumentaire de l’article se caractérisent par un ton finalement modéré et nuancé, des qualités journalistiques que l’on ne retrouve guère à l’époque dans les prises de position du Luxemburger Wort. Or, ce qui fait le prix de l’article romain – comme le présume l’historien de l’Église Georges Hellinghausen –, c’est qu’il est sorti « probablement de la plume de Mgr Jean-Pierre Kirsch » (Hellinghausen 2018 : 45 ; Weber 2019 : 117).

En d’autres termes, l’auteur présumé Kirsch n’hésite pas à se prononcer sur une question que l’on ne saurait réduire à la seule dimension ecclésiastique et religieuse, puisqu’elle concerne en premier lieu une redéfinition des rapports entre l’État luxembourgeois et l’Église catholique. Dans cette question hautement politique, Kirsch se démarque aussi bien de l’évêque Koppes que des ténors du Luxemburger Wort, dont fait partie l’« ancien fribourgeois » Karl Lessel, par une position moins radicale et davantage nuancée. Tout prélat-savant qu’il est, Kirsch se dévoile ainsi aussi comme fin tacticien politique.

Une qualité qui n’est certainement pas pour déplaire à certains étudiants, voire anciens étudiants luxembourgeois de l’université de Fribourg. Tout au moins ceux qui manifestent une certaine sensibilité pour le catholicisme politique et qui feront partie plus tard des élites conservatrices, comme en témoigne le « listing » présenté par Édouard Molitor : « An ihrer Spitze sind zu erwähnen Joseph Bech [1887-1975], Pierre Dupong [1885-1953], Nicolas Margue [1888-1976], Pierre Frieden [1892-1959], vier Namen, die untrennbar mit der Geschichte des modernen Luxemburg verbunden bleiben. In Freiburg studierten auch der viel zu früh dahingeschiedene Minister Aloyse Hentgen [1894-1953], sowie der jetzige Direktor der Sankt Paulus-Druckerei Stadtschöffe Dr. Camille Kasel […] » (Molitor 1956 : 96.)

Parmi les personnages retenus figurent bien évidemment les ténors du conservatisme luxembourgeois, qui marqueront chacun à sa manière le cours politique du Luxembourg, du moins depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1950. Ainsi Joseph Bech, Pierre Dupong et Pierre Frieden représentent et symbolisent à eux seuls la suprématie politique de la droite durant le XXe siècle luxembourgeois, puisqu’ils dirigent les gouvernements grand-ducaux entre 1926 et 1959 : Bech du 16 juillet 1926 au 5 novembre 1937, Dupong du 5 novembre 1937 jusqu’à sa mort inopinée le 23 décembre 1953, puis de nouveau Bech de fin décembre 1953 à fin mars 1958, à un moment où Frieden va prendre la relève pour une très courte durée, à savoir jusqu’au 23 février 1959, jour de son décès.

À ce trio, Molitor ajoute les noms de Nicolas Margue et d’Aloyse Hentgen, qui tous les deux deviennent au cours de leur trajectoire politique des hommes d’influence, d’abord au sein du Parti de la droite, puis du CSV, de même qu’ils accéderont durant leur vie publique aux honneurs ministériels : Margue, entre autres comme ministre de l’Instruction publique et de l’Agriculture du 5 novembre 1937 au 10 mai 1940, puis de nouveau comme membre du gouvernement grand-ducal entre le 21 avril 1945 et le 14 juillet 1948 ; Hentgen, comme ministre des Affaires économiques et de l’Agriculture du 14 juillet 1948 au
2 septembre 1950.

Toutes primordiales et décisives que soient les trajectoires politiques des Dupong, Frieden, Margue et Hentgen au sein du champ sociétal et politique luxembourgeois, il y a lieu d’ajouter que leurs rayons d’action et d’influence professionnels dépassent largement le niveau purement politico-politicien. Retenons pour Dupong qu’il est non seulement un juriste de qualité mais également un penseur du christianisme social, et notons que Hentgen fut en 1920 le co-fondateur de la société d’assurances « La Luxembourgeoise » ; tandis que Frieden et Margue furent, avant leurs carrières politiques, des enseignants de lycée qui ajoutèrent à leur engagement professoral une activité d’auteur : Frieden comme essayiste et philosophe, Margue surtout comme historien.

Si Molitor mentionne à la fin de sa petite présentation le nom de Camille Kasel, il oublie pourtant de préciser que l’échevin de la ville de Luxembourg fut également député du CSV à la Chambre entre 1945 et 1951. Et il passe également sous silence Alphonse Neyens qui, député de 1914 à 1915 puis membre des gouvernements présidés par Émile Reuter, occupe le poste de directeur général des Finances entre le 28 septembre 1918 et le 20 mars 1925. Un autre oubli de Molitor concerne l’un des rares « anciens Fribourgeois » qui fera une carrière politique plus qu’honorable en dehors du milieu conservateur, à savoir le libéral Gaston Diderich (1884-1946), qui occupe le poste de bourgmestre de la ville de Luxembourg entre 1921 et 1940, puis de 1944 à 1946, tout en étant membre de la Chambre des députés de 1918 à 1940 et de 1945 à 1946.

Excepté Camille Kasel, qui fréquente l’université de Fribourg à partir du semestre d’hiver 1915-1916 pour y soutenir plus tard sa thèse de doctorat intitulée Der Oedipus des Sophocles und der Oedipus des Seneca, tous les autres étudiants luxembourgeois qui entameront plus tard une carrière politique au sein du Parti de la droite limitent leurs séjours fribourgeois à l’un ou l’autre semestre. Un état de fait qui s’explique en très grande partie par le très particulier système de formation universitaire propre à un petit pays dépourvu de toute structure d’enseignement postsecondaire, voire académique.

Jusqu’à la fin des années 1960, donc bien au-delà des années 1890-1940 qui nous concernent, beaucoup de jeunes luxembourgeois s’inscrivent dans des universités à l’étranger tout en passant leurs examens au Luxembourg devant une commission d’examen nommée par le gouvernement grand-ducal. Ce système, appelé « collation des grades », a permis durant des décennies aux étudiants luxembourgeois de décrocher à la fin de leurs cursus universitaires le « doctorat luxembourgeois », diplôme qui les qualifie à exercer au Grand-Duché une profession libérale comme, entre autres, les métiers d’avocat, de notaire ou de médecin, ou bien d’entamer une carrière comme professeur de lycée, magistrat ou haut-fonctionnaire au sein des institutions de l’État.

Ainsi, comme bien d’autres étudiants luxembourgeois, les Bech et autres Dupong, Margue, Frieden, Hentgen et Neyens poursuivent leurs études académiques au sein de plusieurs universités européennes avant d’entamer leurs carrières professionnelles au Luxembourg. L’étudiant en droit Joseph Bech passe le semestre d’hiver 1907-1908 et celui d’été 1908 à Fribourg, avant de fréquenter l’université de Paris ; Pierre Dupong s’inscrit d’abord à la faculté de droit de Berlin, puis il étudie pendant le semestre d’été 1909 à Fribourg avant de continuer sa formation universitaire à Paris. Nicolas Margue, par contre, prépare ses examens en philosophie et lettres successivement à Munich, Paris, Strasbourg et finalement à Fribourg, où il suivra les cours et séminaires durant le semestre d’été 1910.

Pour Pierre Frieden, qui entreprend également des études de philosophie et de lettres, nous retenons les étapes suivantes : Fribourg, où il s’inscrit pour le semestre d’hiver 1913-1914, puis Zurich, Genève et Munich. Et pour Aloyse Hentgen, le parcours de formation en sciences juridiques se résume à des séjours universitaires à Paris et à Fribourg, où il étudiera à partir du semestre d’hiver 1914-1915 jusqu’au semestre d’été 1916. Terminons par Alphonse Neyens, dont le séjour au pays d’Uechtland s’étale sur deux semestres, à savoir ceux d’hiver 1905-1906 et d’été 1906, avant qu’il prolonge sa formation en sciences juridiques à l’Institut catholique de Paris et à la Sorbonne (Archives de l’État de Fribourg – AEF. Rapports de l’université de Fribourg : « Autorités, professeurs et étudiants », Rps 14, 1890-1962/63).

Il y a donc lieu de constater que pour les ténors de la droite politique, Fribourg constitue un lieu universitaire prisé que l’on prend soin d’intégrer dans des itinéraires de formation très individualisés. Contrairement aux étudiants cléricaux luxembourgeois, le séjour fribourgeois pour les étudiants laïcs est, dans la plupart des cas, limité à l’un ou l’autre semestre d’études.

À propos du degré d’influence des « old boys » fribourgeois

Malgré la durée limitée de leurs séjours universitaires à l’« alma mater friburgensis », il nous semble que ceux qui intégreront après leur retour au Grand-Duché l’élite politique du conservatisme catholique doivent pourtant beaucoup à l’enseignement académique fribourgeois. D’aucuns parmi eux prennent ainsi connaissance à l’université de Fribourg d’un courant tant idéologique et politique que religieux qui détient un rôle important dans le développement du catholicisme politique durant la première moitié du XXe siècle.

Citons à ce sujet le dominicain Jean-Dominique Barthélemy (1921-2002) de l’université de Fribourg : « Il faut noter que, après la confiscation des biens de l’Église, le Collège Stanislas de Paris, berceau du Sillon de Marc Sangnier [1873-1950], s’était transféré à Fribourg et que, de 1903 à 1905, Auguste Cholat étudia à l’Université avant de devenir à Lyon le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Demain qui, de 1905 à 1907, fut une tribune largement ouverte aux tendances sillonnistes et modernisantes au sein du catholicisme. Aucune université n’eut plus de professeurs que celle de Fribourg parmi ceux qui patronnèrent Demain ou y collaborèrent » (Barthélemy dans Ruffieux I : 150).

Pour les maîtres-penseurs du catholicisme politique et de la démocratie chrétienne au Luxembourg – comme les « anciens fribourgeois » Pierre Dupong, Alphonse Neyens, Nicolas Margue et Pierre Frieden –, le christianisme social de Marc Sangnier et de son mouvement « Le sillon » constitue un point de référence tant philosophique que conceptuel qu’ils essaient d’intégrer, d’abord parcimonieusement dans les programmes politiques du Parti de la droite, puis plus résolument dans la ligne programmatique du CSV à partir de 1944-1945.

Saisie sous cet angle, la droite luxembourgeoise doit beaucoup au « quatuor » Dupong-Neyens-Margue-Frieden, comme à bien d’autres « fribourgeois » que nous avons évoqués dans la présente étude ainsi que dans nos deux premiers articles (voir les éditions du Land du 22 et du 29 mai). Tous ensemble, nous les appréhendons sous le terme d’« old boys » fribourgeois. Leur contribution à la position dominante des élites politiques conservatrices et du milieu clérical au Luxembourg entre 1920 et 1960 est bien réelle. Non moins important est donc l’apport intellectuel et scientifique de l’université de Fribourg dans le développement des élites conservatrices et cléricales luxembourgeoises.

Saisie dans ce contexte, la formule de Nicolas Margue prononcée le 8 mars 1948 lors de son discours fribourgeois en l’honneur de Jean-Pierre Kirsch, revêt une importance allant bien au-delà de la symbolique culturelle et politique. Nous la rappelons pour conclure : « Sans vouloir l’annexer, nous considérons un peu comme nôtre votre université ».

L’inventaire détaillé des références bibliogra-
phiques et documentaires pourra être consulté sur www.land.lu à partir du 1er août 2020.

Claude Wey
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