Théâtre

Être une femme

d'Lëtzebuerger Land du 02.02.2018

Après avoir fait la part belle avec justesse et émotion au seul en scène, le Théâtre du Centaure renoue en ce moment avec la performance de groupe – et quelle performance !

Car cette Révolte menée de main de maître par Sophie Langevin bouscule les codes et propose une adaptation forte, audacieuse et douloureusement drôle du texte féministe de la jeune dramaturge britannique Alice Birch, dans lequel la condition – tant sémantique que physique – de la femme est questionnée, malmenée, triturée, réhabilitée sans concession ni pudeur. Si la femme veut se construire en parité avec le nouveau monde qui l’entoure, un seul moyen est envisageable : la révolte !

Construite sur trois actes principaux très différents et un tout petit quatrième, la pièce est une réponse à la remarque sur laquelle Alice Birch a été invitée à réfléchir par la Royal Shakespeare Company : « Les femmes bien élevées ne font pas d’histoire ». C’est évidemment faux, preuve par quatre : Agnès Guignard, Francesco Mormino, Leila Schaus et Pitt Simon prêtent leur corps et leur voix à une succession de personnages, en interaction ou non, qui vont décortiquer jusqu’à la moelle cette idée préconçue, cette femme soumise au carcan de l’homme tout-puissant et décideur...

Au départ, le spectateur se trouve plongé dans l’antithèse d’une ambiance révoltée : un sas blanc immaculé, coordonné chromatiquement aux tenues très sophistiquées réalisées par Sophie Van den Keybus. Le premier acte époustouflant de cette coproduction du Centaure et du CCRD Opderschmelz est une succession de scènes cyniques, drôles et crues qui instaurent une énergie explosive dès la première minute...

Tout d’abord, un homme (Pitt Simon) ne peut plus réprimer le désir physique qu’il éprouve pour sa compagne (Leila Schaus). Bien loin de se laisser démonter, elle lui répond de manière tout aussi torride mais va petit à petit inverser les rôles, devenant souveraine, dominante au point d’en désarmer son homme du coup subitement moins fougueux... Agnès Guignard incarne ensuite, avec une apparente facilité, tantôt une femme tout bonnement estomaquée par la volonté de mariage de son petit ami, tantôt une probable victime de viol dont les angoisses ont provoqué un acte fou et insensé au milieu de l’allée 7 d’un supermarché et qui se retrouve désemparée face au management accusateur dudit magasin. Amoureux d’elle comme au premier jour dans la scène précédente, Francesco Mormino devient sombre et répugnant de condescendance et lui assénant alors humiliation sur humiliation, car non, « personne ne veut voir vos horribles cuisses de poulet ! ».

Le tout est mis en scène simplement et intelligemment, sur fond de déclarations qui interpellent forcément – « Révolutionnez le monde, ne vous reproduisez pas » ou encore « Rendez-vous sexuellement disponibles tout le temps » – et mis en valeur par le remarquable travail de Nico Tremblay sur les lumières qui offre aux yeux une multitude d’instants picture perfect.

Le second acte change l’humeur du tout au tout en mettant en scène les deux interprètes féminines, qui se déchirent lors d’une altercation mère-fille aussi glauque qu’intense, interrogeant de manière brutale sur la question de la maternité non souhaitée, devant les yeux absents de la petite dernière, victime collatérale évidente et perturbée de la situation et représentée par une poupée de chiffon à échelle. Le troisième acte enfin représente probablement l’un des plus gros défis de cette création, le texte ne faisant apparaître « qu’une série de répliques en tirets, sans aucune attribution originale à un quelconque personnage » comme le déclare Sophie Langevin. L’équipe a donc dû travailler ensemble à la répartition des répliques auprès des quelques personnages pouvant être matérialisés sur scènes par les quatre comédiens, sans contradictions trop évidentes, sans croisement hasardeux. L’explosion textuelle qui en résulte éclate au visage du spectateur, qui n’a d’autre choix que de prendre en marche ce train révolutionnaire lancé à toute vitesse avant de pouvoir reprendre son souffle – et encore – pendant les quelques secondes du dernier acte.

Ainsi, peu importe le degré révolutionnaire que revêt l’âme du public pendant cette pièce qui semble passer en un instant, la troupe de Révolte ne laisse aucun répit au public, tant par le texte que par la forme, dans ce qui restera sans aucun doute une des réalisations les plus intense et superbement exécutée de la saison.

Révolte, mis en scène par Sophie Langevin, avec Agnès Guignard, Francesco Mormino, Leila Schaus et Pitt Simon. Au Théâtre du Centaure les 2, 3, 6, 7, 9 et 10 février à 20 heures et les 4 et 8 février à 18.30 heures.

Fabien Rodrigues
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