Monarchie

Une magistrature d'influence

d'Lëtzebuerger Land du 05.10.2000

La monarchie luxembourgeoise ne paie pas de mine, malgré l'éclat parfois solennel de la fonction du Grand-Duc. On dirait que c'est à l'échelle ou aux dimensions du pays. Tout est dans la discrétion et l'understatement. Le paraître n'a que très peu de rapports avec l'être et les projecteurs ne retiennent que la première dimension, d'ailleurs elle non plus très gratifiante, car les pompes et solennités n'étaient jamais le fort des Nassau-Weilburg. Ils ont par ailleurs soigneusement évité de prêter le flanc au voyeurisme de la presse à coeur ou à scandale. Pour se convaincre que la famille régnante est sage comme une image, il suffit de consulter les éditions spéciales des magazines de télévision bien de chez nous, où les mêmes images d'Epinal n'arrêtent pas d'être publiées depuis des décennies. On finit par s'en lasser. Tout compte  fait, cela vaut mieux ainsi, même si de la sorte la monarchie n'échappe pas, elle non plus, à l'indifférence générale et au consensualisme mou qui caractérisent les affaires publiques chez nous.

Il doit donc y avoir autre chose, une dimension cachée en quelque sorte, pour expliquer le charme discret de l'institution, dont personne au Grand-Duché ne voudrait se passer, tout en n'y prêtant  que peu d'attention et en suivant d'un air distrait les événements à la Cour. Il y a bel et bien une fonction latente, qui est tout bénéfice pour le fonctionnement de notre système politique et social, nonobstant le fait que le rôle politique du Grand-Duc est défini de façon précise (pour ne pas dire cantonné dans des limites de plus en plus étroites) par la Constitution. 

Mais s'il y a un domaine où il y a un décalage entre texte constitutionnel et réalité politique, c'est bien celui qui concerne la personne de notre Souverain. Non pas dans le sens que le monarque abuserait des pouvoirs qui lui sont attribués par la Constitution, mais plutôt en ce que les dispositions constitutionnelles ne traduisent que bien imparfaitement l'autorité morale, le poids et l'influence qu'il a effectivement dans notre société. Son autorité relève de ce que le politologue américain Charles Merriam appelle les «miranda», donc un certain envoûtement, par opposition  aux «credenda», c'est-à-dire les bases rationnelles dont se réclame le pouvoir séculier. On pourrait aussi citer à ce propos la distinction non moins classique de Max Weber entre «Macht» et «Herrschaft».

Cette dimension latente deviendra peut-être  apparente si le Grand-Duc Henri entend effectivement traduire dans les faits son intention de jouer un rôle pro-actif et de ne pas se contenter d'inaugurer les chrysanthèmes. Mais Henri, qui dispose certes du bagage et du bagou nécessaires, est bien conscient qu'il s'agit là d'un exercice de haute voltige qui requiert beaucoup de doigté, car une des raisons pour lesquelles l'influence considérable du Grand-Duc sur la conduite des affaires de l'Etat n'apparaît pas en pleine lumière tient précisément au fait que tout ce qui relève de l'institution grand-ducale est du domaine du confidentiel.

Rares sont en effet les circonstances où la pensée et l'opinion personnelles du Grand-Duc sont révélées. Lorsqu'il s'exprime en public, il le fait toujours sous le couvert de son gouvernement. Il agit donc sous haute surveillance et c'est à se demander si le temps n'est pas venu d'affranchir le Grand-Duc de cette tutelle pesante en lui accordant les droits qui reviennent à n'importe quel citoyen, à savoir le  droit constitutionnel à la libre opinion et à la libre expression de ses idées. Il y a  des circonstances où le débat public gagnerait certainement à ce que le Grand-Duc lève la voix. Henri l'a bien compris en prenant récemment des positions courageuses en matière de cohabitation entre Luxembourgeois et Non-Luxembourgeois lors d'un débat public avec des lycéens à Wiltz. Mais on n'en est pas encore là. Il reste en effet que la plupart des faits et gestes du Souverain, qui pourraient avoir une quelconque signification politique, sont entourés d'une discrétion absolue. La Maison grand-ducale a manifestement tiré les leçons qui s'imposaient après l'expérience fâcheuse de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde qui s'était départie de son devoir de réserve lors de la querelle sur la loi scolaire de 1912. Mal lui en prit et la monarchie ne tenait plus qu'à un  fil jusqu'au referendum expiatoire de 1919 !

L'observateur superficiel en concluera que la monarchie a perdu depuis lors de sa superbe en termes d'influence politique. Mais l'essentiel n'est pas là. Il est bien vrai qu'à la fois la Grande-Duchesse Charlotte et le Grand-Duc Jean se sont bien gardés, tout au long de leurs règnes respectifs, qui se sont étendus sur 81 ans, de la moindre intervention ou interférence directe dans le jeu politico-politicien. C'est pourquoi aujourd'hui d'aucuns se plaisent à réduire la fonction grand-ducale au rôle de perroquet ou de porte-plume du pouvoir en place, tâches peu gratifiantes s'il en est ! 

Mais la contradiction entre l'éclat de la fonction et son apparente insignifiance politique demeure entière, ce qui est illustré entre autres par le fait indéniable que la protection grand-ducale peut produire des miracles surtout là où la bureaucratie bétonne. Mais la Cour grand-ducale se garde bien de faire état de ses interventions ou intercessions pour des raisons évidentes. Si ses démarches étaient portées sur la place publique, elles seraient sans lendemain, car la prochaine fois le gouvernement et l'administration y feraient barrage. C'est pourquoi il n'y a aucune commune mesure entre le rayonnement indéniable de la personne du Grand-Duc et le rôle effacé dans lequel l'enferme la Constitution. En d'autres mots, absence de pouvoir formel ne signifie pas nécessairement absence d'influence ou d'autorité réelles.

On ergote beaucoup ces temps-ci sur le pouvoir politique direct du Grand-Duc. Il est certes vrai qu'il n'en conserve plus qu'un résidu bien maigre, qui se manifeste surtout en période de vide du pouvoir (démission d'un gouvernement, formation d'un nouveau gouvernement à l'issue d'élections, dissolution avant terme de la Chambre des Députés, etc.). Mis à part le cas de figure classique de la formation d'un nouveau gouvernement après des élections défavorables pour la coalition sortante, les autres éventualités sont devenues bien rares depuis la fin des années soixante. Mais le Grand-Duc Jean a dû faire face à ce type de situation au début de son règne et il s'est tiré d'affaire à la satisfaction générale. Le Grand-Duc a en effet le pouvoir de refuser ou d'accepter la démission d'un gouvernement ou la dissolution de la Chambre. Il lui appartient également de désigner un informateur ou un formateur selon les circonstances du moment.

Ce sont là des prérogatives redoutables qui demandent beaucoup de jugeotte. Alors que la désignation d'un formateur doit nécessairement tenir compte du rapport de forces entre partis politiques, l'attitude du Souverain face à la démission du gouvernement ou à la dissolution de la Chambre fait appel à une liberté d'appréciation et de manoeuvre nettement plus grande. Il s'agit là d'une des rares situations où le Souverain doit faire un choix personnel qui aura des répercussions politiques directes,  sans qu'il puisse s'abriter derrière son gouvernement.

Mais comme de telles situations exceptionnelles sont devenues rares au Grand-Duché grâce à la stabilité politique de ces dernières décennies, l'essentiel de l'ascendant du pouvoir grand-ducal est ailleurs. Son poids doit être analysé en termes d'influence . Il s'agit bel et bien d'un pouvoir qui tire de sa discrétion son principal ressort. Il est indéniable que le Souverain incarne un grand réservoir de symboles sociaux qui comptent sur le plan émotionnel. La fonction grand-ducale symbolise, au-delà des clivages partisans, l'unité de la nation, qu'elle représente par ailleurs avec une grande dignité. Comme la nation reste un concept mal défini et aux contours flottants, la fonction n'a qu'à gagner à ne pas trop se mouiller pour des causes étroites, interessées et par trop évidentes. Elle doit conserver une certaine distance aux fins de préserver et son autorité et son prestige.

À cela s'ajoute le fait que le Grand-Duc est perçu comme instance de dernier recours par bon nombre de citoyens en détresse, qui ne savent plus à quel saint se vouer ni à quel guichet frapper. Dans des sociétés comme la nôtre, où la cohésion sociale bât de l'aile et laisse en rade un nombre croissant de concitoyens, cette mission irremplaçable ira en s'amplifiant. Les suppliques et les appels au secours adressés au Grand-Duc en témoignent à n'en pas douter.

Cet aspect, qu'on ne saurait négliger et qui prendra de l'ampleur en raison de l'engagement social et humanitaire indéniable du Grand-Duc Henri et de la Grande-Duchesse Maria Teresa, montre bien que la fonction grand-ducale participe à ce que la science politique désigne sous le terme quelque peu rébarbatif de pouvoir transpersonnel. 

Il est évident qu'un Souverain, qui tire sa légitimité d'autres sources que le principe électif, incarne mieux que ses homologues républicains ce principe, détaché qu'il est des intrigues et des querelles de personnes qui sont le lot commun de la classe politique. Le concept de pouvoir transpersonnel, forgé par le grand sociologue du droit russo-américain N.S. Timasheff, implique que la soumission/obédiance à des dirigeants n'est vraiment acquise qu' à la condition que ces derniers passent pour représenter quelque chose de plus que leur volonté personnelle. C'est précisément là que réside le privilège insigne du pouvoir d'un monarque, à condition qu'il sache en faire usage à bon escient. 

De la sorte, la monarchie parviendrait effectivement à imposer à la classe politique une certaine modestie et une « Ehrfurcht » certaine. Cet aspect a été bien analysé par Max Weber: «Neben der Funktion der 'Legitimierung' der jeweils siegreichen Partei, was rein formal ein gewählter Präsident ebenso leisten kann, versieht aber der parlamentarische Monarch eine Funktion, welche ein gewählter Präsident nicht erfüllen kann: er begrenzt das Machtstreben der Politiker formal dadurch, dass die höchste Stelle im Staat ein- für allemal besetzt ist.» Comme quoi la monarchie est promise à un bel avenir!

 

 

Mario Hirsch
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