Chronique Internet

Brainjunk, la plaie qui tue les journaux

d'Lëtzebuerger Land vom 09.02.2018

Qu’une gazette en ligne comme Techcrunch, observatoire apologétique de Silicon Valley s’il en est et dont tous les articles sont gratuits, en arrive à publier un article fustigeant les méfaits du « brainjunk » et encourageant les lecteurs à réclamer qu’une partie au moins de ses articles deviennent payants, est un signe des temps. Il faut dire que deux publications prestigieuses ont fait les frais ces derniers jours des ravages causés par la baisse tendancielle des revenus de la presse : Newsweek, qui a été décapité et a plongé dans une crise

profonde, et le Los Angeles Times, lui aussi privé de sa direction et revendu dans des circonstances peu glorieuses. Ce ne sont plus seulement les journaux et magazines locaux ou locaux qui souffrent, les titres nationaux se retrouvent en crise et à l’encan. De même que ceux qui se remplissent de junk food nuisent à la fois à leur santé et à l’environnement, ceux qui s’adonnent au « brainjunk », absorbant une suite informe de fragments superficiels et de contenus de seconde zone, contribuent à cette détérioration du travail journalistique.

Danny Crichton cite l’exemple de Forbes, qui s’est engagé tête baissée dans cette voie de plateforme gratuite, mais l’a payé cher puisqu’il y a sacrifié sa réputation de sérieux. Après avoir ainsi dévalorisé la marque Forbes en tant que « chief product officer », dénomination révélatrice, Lewis d’Vorkin avait été recruté comme rédacteur en chef au Los Angeles Times, dans la perspective d’y poursuivre la même politique de marchandisation à outrance de l’identité journalistique du titre.

Si des journalistes habitués à couvrir les startups californiennes et à vanter leur potentiel de disruption en viennent à faire un tel plaidoyer, c’est qu’ils ont compris que seul un appel solennel aux lecteurs, les enjoignant à passer (dans leur propre intérêt) à des modes de lecture plus sains, peut empêcher la presse de se saborder dans une course frénétique à la captation d’attention. Seul un changement de comportement des lecteurs est donc susceptible d’enrayer la spirale vers un journalisme de plus en plus superficiel et déprécié. Cela commence, certes, à exhorter, assez classiquement, les lecteurs d’un journal à débourser environ le prix d’un repas pour un accès à l’ensemble de ses contenus pendant un mois. Mais ce n’est qu’un début. Une telle recommandation n’a des chances d’aboutir que si les lecteurs acceptent en même temps de mettre un terme à leur gloutonnerie de news creuses et gratuites. Il se trouve qu’en plus d’offrir aux journaux une chance de s’en sortir et aux lecteurs la possibilité de s’informer de manière plus efficace et plus fiable, cette voie promet aussi de couper l’herbe sous le pied aux manufactures de nouvelles bidon, qui minent sans vergogne les plateformes de débat démocratique.

Jean Lasar
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