Actualité discographique

Trio Bravo

d'Lëtzebuerger Land vom 16.11.2018

Fondé en 2015, le Trio Cénacle, dont le nom fait référence au célèbre groupe d’artistes – écrivains, musiciens, peintres – qui se réunissaient chez Victor Hugo à la fin des années 1820, se compose de la soprano allemande Evelyn Czesla, du baryton-basse néerlandais Nico Wouterse, et de la pianiste luxembourgeoise Michèle Kerschenmeyer. Comme le suggère sa composition, l’ensemble entend se consacrer à l’art du lied, en accordant une attention particulière aux œuvres de la grande région transfrontalière.

L’originalité de l’album que vient de sortir le trio, dont la configuration est, elle aussi, inédite, réside dans le fait qu’il est entièrement dédié à un compositeur dont le nom ne figure dans aucun lexique de la musique. L’homme vit le jour en 1821 à Trèves, alors prussienne mais pétrie de culture française. Peu banal sera l’itinéraire de ce surdoué qui, à quatorze ans, officie aux grandes orgues de la cathédrale de sa ville natale, à 23 ans, décide, à la suite d’une ténébreuse affaire de mœurs, d’émigrer à Paris où il fréquente les bons salons et les beaux esprits (Offenbach, Halévy, Heine), devient titulaire de l’orgue de Saint-Sulpice (à l’époque le plus grand orgue du monde), quitte sa patrie d’adoption pour y revenir après un crochet par La Nouvelle Orléans et l’Italie. À Trèves, seule une place baptisée à son nom rappelle le souvenir de l’auteur du Mosellied. Pourtant ce « tube » est loin d’être l’unique titre de gloire de l’enfant du pays. Georg(es) Schmitt laisse, en effet, une œuvre impressionnante : messes, oratorios, opéras, opérettes, partitions pour orchestre, orgue, piano, et quantité de lieder. Autant de pièces à conviction attestant un métier solide et un talent sérieux.

Alors, pourquoi cette traversée du désert ? Un possible début d’explication : homme des frontières, Schmitt transcende les étiquetages, il est inclassable – une « tare » souvent rédhibitoire. Né, pour ainsi dire, à cheval sur la frontière, à une époque frontière de l’histoire de la musique, à la charnière des esthétiques postromantique et moderne, à la croisée de Schubert et de Berlioz (son mentor), le Trévirois pâtit de l’infortune d’être né au mauvais endroit, au mauvais moment. Dans Der vergessene Lorbeer, la biographie que lui a consacrée Maria Schröder-Schiffhauer, l’auteure s’outrait déjà qu’un musicien de son calibre soit encore si peu connu. C’était il y a près de quarante ans. Aujourd’hui, la livraison de ce CD en forme de portrait musical tente de réparer cet oubli.

Avec une vingtaine de titres aux atmosphères contrastées et riches en climats, qui plus est, appartenant aux trois genres majeurs du lied français de l’époque que sont la mélodie, la romance et la chanson, l’album offre un aperçu intéressant d’un pan important de l’œuvre que ses compatriotes ont mis cent ans à découvrir. Conjuguant rigueur germanique et légèreté française, le credo de Schmitt fleure la bonne et belle musique à l’ancienne : thèmes pittoresques, charpentés avec robustesse, énoncés avec clarté, déclinés avec savoir-faire ; éloge du Gemüt ; délices d’un lyrisme dont l’émouvante simplicité confine à la naïveté.

Pour déposer de la poésie sur ses notes, le compositeur choisit notamment Victor Hugo (Extase), le parangon de l’âme lyrique française, mais aussi Musset (Mimi Pinson) ou Goethe (Faust). Oscillant sans cesse entre irrésistible joie de vivre et irrépressible Weltschmerz, émotion tendue et tendresse contenue, douceur assumée et force contrariées, saveur charnelle et peur existentielle, le tout entrecoupé de l’une ou l’autre pièce salonnarde sur un rythme de marche ou de valse sentant bon le terroir mais de facture moins heureuse, l’éventail de l’inspiration est on ne peut plus large, bien que celle-ci s’inscrive dans la plus pure tradition romantique, allant de l’émoi amoureux (La Chanson de mai) et de la gaieté parisienne (À Mariette) à la rêverie sentimentale (La Violette), en passant par l’évocation de la nuit (Nocturne), du spleen (Rappelle-toi), des cœurs blessés (Le Vase brisé).

Sans « crever l’écran » et en dépit d’une articulation pour le moins perfectible, le baryton Nico Wouterse, dans les morceaux qui lui sont échus, parvient néanmoins à convaincre, en tirant profit de la variété de sa palette expressive ainsi que de son timbre chaud et sonore grâce auquel il accentue l’aspect dramatique des textes, tout en déployant des trésors d’ardeur qui font de cette mosaïque de miniatures vocales plus qu’une simple succession de jolis numéros. D’Evelyn Czesla on admire le timbre attachant, malgré une certaine blancheur, l’aigu agile, le vibrato expressif, le phrasé élégant. Quant à « notre » Michèle Kerschenmeyer, l’antistar qui a su, au fil des années, se démarquer du circuit-cirque infernal imposé à tant d’artistes soucieux seulement de faire carrière ou de courir le cachet, elle cisèle un accompagnement sensible et subtil, une Arabesque pour piano seul, virtuose paraphrase sur La Violette, complétant ce programme idéalement abouti.

Que dire encore, sinon qu’à l’écoute de ce bouquet de lieder (dont certains sont offerts en première mondiale), de ce plaidoyer chaleureux en faveur d’un artiste régional oublié à tort et auquel cette exhumation rend enfin justice, nous avons éprouvé un vif plaisir.

Enregistrement réalisé du 1er au 4 août 2017 au Conservatoire de la Ville de Luxembourg. Minutage : 59:15. Prise de son : Maurice Barnich. Image sonore bien nette. Production : Marco Battistella. Notice trilingue allemand-anglais-français, signée Wolfgang Grandjean. Le CD est distribué par les disquaires, par le label Hänssler ainsi que sur les plateformes Internet (Amazon, Ituns, Spotify, etc.). Prix : 15,99 euros. Référence : PH18042.

José Voss
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