France

Génération Adama

d'Lëtzebuerger Land vom 19.06.2020

C’est une grande fresque de l’artiste JR, sur un mur de Paris. Elle symbolise l’écho presque immédiat qu’a eu en France la mort de George Floyd, asphyxié par un policier à Minneapolis, le 25 mai. Deux yeux, immenses, nous regardent. L’un est celui de cet Américain noir, l’autre celui d’un Français, également de peau noire, mort en 2016 dans des conditions que l’on peut comparer : Adama Traoré.

Le décès de George Floyd, immobilisé huit minutes 46 avec le genou du policier sur sa nuque, a déclenché aux États-Unis une vague de manifestations contre les violences policières et le racisme comme il n’y en avait plus eu depuis le mouvement des droits civiques, dans les années 1960. Et le slogan « Black Lives Matter » est devenu presque universel, suscitant de nouvelles dénonciations de l’esclavage et du colonialisme, à travers les déboulonnages de statues au-delà de l’Atlantique, comme en Angleterre ou en Belgique.

Mais c’est en France que cette mort en a rappelé une autre, et soudainement ravivé le combat du « Comité Adama », qui réclame depuis presque quatre ans « la vérité et la justice » sur le décès du jeune homme lors de son interpellation le 19 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise, au nord-ouest de Paris, le jour même de ses 24 ans. Un comité aussi déterminé qu’organisé, avec une grande sœur charismatique, Assa Traoré, des frères engagés, de nombreuses figures des quartiers populaires franciliens, et même des comédiens de renom comme Omar Sy.

C’est sans doute par ignorance ou après avoir oublié cette détermination que nombre d’observateurs, le gouvernement en premier lieu, ont été surpris que la famille Adama parvienne à rassembler le 2 juin plus de 20 000 personnes devant le tribunal de grande instance de Paris en mémoire du jeune homme et de George Floyd. Et ce, en bravant l’interdiction de manifester, en vigueur dans le tout le pays depuis mi-mars pour lutter contre la propagation de l’épidémie de coronavirus.

Mis sous pression par le président Emmanuel Macron, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a alors annoncé plusieurs mesures, comme l’arrêt de la technique de la « clé d’étranglement » lors des interpellations et menottages, ou la « suspension systématique » des policiers en cas de « soupçon » de racisme. Il n’en pas fallu davantage pour que les syndicats policiers montent au créneau, eux qui sont tout-puissants depuis que les forces de l’ordre ont littéralement sauvé le pouvoir lors du soulèvement des gilets jaunes, à l’automne 2018. Leurs rassemblements, avec menottes jetées à terre, ont poussé le ministre à transformer le « soupçon » en « fait avéré », et même à accepter la poursuite de la méthode dite « d’étranglement », avec « discernement et raison », même si elle ne sera plus enseignée dans les écoles de formation.

Pour autant, le pouvoir ne peut plus masquer la multiplication des cas de violences policières, ni l’impunité des forces de l’ordre. Samedi 13 juin, le Comité Adama a de nouveau réuni des milliers de personnes, place de la République à Paris. «Aujourd’hui, c’est un rassemblement qui est dans la continuité du 2 juin, pour dénoncer le déni de justice. La violence policière. La violence sociale. La violence raciale », a lancé, avec une sorte de force tranquille, Assa Traoré : « Il se passe exactement la même chose en France qu’aux États-Unis. Nos frères meurent ».

Et de fait, Sabri, Babacar, Cédric, Steve, Mehdi, Bilal, Wissam, Gabriel… La liste des jeunes hommes morts ou blessés dans des circonstances controversées ne semble pas se tarir. Quant aux mobilisations pour dénoncer ces cas, elles ne se limitent plus aux agglomérations de Paris, Lyon ou Marseille, comme dans les années 1980 : à Nantes, Rennes, Lille, Toulouse, Strasbourg, Bordeaux, Montpellier, même à Amiens, des rassemblements ont eu lieu en même temps qu’à Paris ou Lyon, spontanés, plutôt jeunes, avec de nombreuses femmes, des peaux blanches et noires mélangées. 

Après SOS Racisme dans les années 1980, après les militants des banlieues qui ont réagi à la mort de Zyed et Bouna en 2005 à Clichy-sous-Bois, c’est la « Génération Adama » qui manifeste en 2020 (un slogan vu dans la manifestation du 13 juin), pour dire « Stop à l’impunité ». Selon une enquête de Mediapart, des « techniques récurrentes » permettent en effet à l’IGPN, la police des polices, de « blanchir massivement les forces de l’ordre » à l’issue de ses investigations. Une « fabrique de l’impunité ».

« Le conflit d’intérêts est logique », explique à Politis Me Arié Alimi, un avocat de familles de victimes, car ce ne sont que des policiers qui enquêtent sur d’autres policiers. « On aurait dû le prévoir dès le début, et faire comme dans d’autres pays où les enquêtes sur les violences policières sont menées par d’anciens policiers ou magistrats, des professeurs de droit et des membres de la société civile »1.

Et si la société accepte de moins en moins cette impunité, c’est aussi qu’elle ne concerne plus seulement les populations d’origine immigrée : après les violences policières lors des manifestations des gilets jaunes (2018-2019) ou contre la loi Travail (en 2016), « nous avons pu voir l’inefficacité totale de l’IGPN à poursuivre et à sanctionner les fonctionnaires de police », résume le criminologue Sebastian Roché.

Assa Traoré l’a bien compris, elle qui ne cesse de chercher à tisser des liens avec d’autres combats, ceux des gilets jaunes, des écologistes, d’Attac ou des magistrats. Si les violences policières continuent à toucher davantage les non-Blancs, c’est le « peuple français » dans son ensemble auquel Assa fait appel. Sans distinction de couleur de peau, de religion, d’orientation sexuelle ou de classe sociale.

1 « Un mouvement inéluctable », Romain Haillard, Politis, 11 juin 2020

Emmanuel Defouloy
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