Roms entre Thionville et Luxembourg

Mobile-home avec vue

d'Lëtzebuerger Land du 14.10.2010

Installés en plein centre d’un Pôle européen de développement, les Roms de Mont Saint Martin attendent toujours la réalisation du projet européen.

« Rodica , elle est partie. Partie en Roumanie. » Est-ce qu’elle a été expulsée ? « Non ! » Adrian se veut rassurant. La fille d’Helena est décédée. Alors, ils sont tous partis, Helena et son mari, sa fille Diana et la petite Rodica. Mais, ils reviendront dans quelques semaines ou dans un mois. C’est lui qui a les clés.

France-Roumanie avec quelques incursions au Luxembourg. Ainsi se résume la vie de la petite vingtaine de personnes qui habitent sur un terrain désaffecté à l’entrée de Mont Saint Martin, près de Longwy. Dans le mobile-home d’Adrian, sa femme Denisa achève de préparer le déjeuner. Quelques céréales baignent dans un bouillon de tomates. À côté du bouillon, Denisa place une galette fumante qui ressemble à de la polenta. Tandis que les adultes s’installent autour d’une table de nuit, qui fait fonction de table, les enfants regardent la télé dans le fond du mobile-home. Devant la présence de visiteurs étrangers, Antoaneta, l’aînée du groupe, fonce vers l’autre bout du mobile-home et revient avec son cartable. « Ici, au moins, les enfants apprennent quelque chose, dit son père. Regardez un peu avec eux ! »

À la fin du repas, Denisa prépare une bouillie pour les derniers-nés, des jumeaux. Elle vient s’installer près de ses enfants et nourrit à tour de rôle enato et Alberto, qui explorent l’espace. « Au mois de mai, je retourne en Roumanie, » dit Denisa. Pourtant, elle nie avoir reçu un ordre d’expulsion : « Moi, ici, je travaille trop avec les enfants, » explique-t-elle. La jeune femme au teint mat semble épuisée. Mère de cinq enfants, elle est de nouveau enceinte. Elle dit aussi qu’elle se sent seule.

La Roumanie, c’est Barburesti. Denisa a du mal à situer la localité. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle se trouve à environ deux heures de train de Bucarest. Elle parle d’une inondation qui aurait détruit toutes les maisons. C’est pour ça qu’ils auraient quitté la Roumanie.

Mais pourquoi de toutes les villes de France choisir Mont Saint Martin ? En ce début d’automne, la localité présente un aspect plutôt maussade. À l’entrée de la ville, un panneau annonce la réalisation d’un bâtiment commercial avec 14 000 mètres carrés de locaux à louer. Avec les communes avoisinantes, Mont Saint Martin fait partie d’un PED, Pôle européen de développement. Or, à l’exception des surfaces commerciales, l’endroit ne semble guère offrir d’attractions.

La discussion confirme, ce qu’on savait déjà : L’attrait de Mont Saint Martin réside dans sa proximité géographique avec le Luxembourg. Les Roms ne viennent pas pour faire du tourisme, mais pour gagner leur vie. « Avant, les gens donnaient beaucoup, explique Denisa. Maintenant, non. Le Luxembourg, c’est un pays raciste, » conclue-t-elle et ajoute qu’elle n’y retourne plus.

Est-ce que les Roms de Mont Saint Martin ressentent l’effet de la campagne policière qui vise à les décourager de venir au Luxembourg ? Difficile à dire. Denisa explique que les gens ne leur donnent plus d’argent. Et elle évoque aussi une affiche avec une femme. Lorsqu’elle voit la photo représentant une femme déguisée en mendiante, elle secoue énergiquement la tête. Visiblement, elle ressent cette photo comme une offense, peut-être à cause de la présence du « bébé », qui fait allusion aux mendiants roms. « Nous, on ne va pas mendier avec nos enfants, » dit-elle.

Maintenant, qu’elle est lancée, Denisa évoque, sans ambages, l’hostilité de la police. Elle affirme que la police saisit le produit de leur collecte. Elle dit aussi que les mendiants sont régulièrement menottés, un mot qu’elle connaît en français, et emmenés au commissariat. Pour plus de clarté, elle tend en avant ses deux bras et les croise. Étant donné que la mendicité n’est plus répréhensible, d’un point de vue légal, on comprend mal comment la police pourrait interdire aux mendiants roumains de faire la manche au Luxembourg. « Muncar », travailler, dit Denisa à sa fille qui intervient de temps en temps comme interprète. « Ben, les policiers viennent et ils disent qu’on n’a pas le droit de travailler, » explique Antoaneta avec un sourire.

À ce moment, deux jeunes femmes entrent dans le mobile-home : « Elles vont au Luxembourg. Elles pourront t’expliquer, » dit Denisa.

L’aînée des deux, Magda, paraît avoir à peine vingt ans. Avec son blouson noir elle ressemble à une rockeuse. Celui-ci contraste étrangement avec sa longue jupe qui indique son respect de la tradition.

Sous le regard approbateur de sa sœur, Monica, Magda confirme les dires de Denisa. Elle indique que la police menotte les mendiants et les emmène. Parfois, les mendiants sont retenus pendant six heures, explique-t-elle dans un mélange de français et de roumain qu’Antoaneta traduit sagement.

Magda poursuit que les mendiants sont ensuite lâchés sans un sous. « Pourtant, on doit prendre le train pour rentrer, » lance-t-elle avec indignation. Elle explique que la police oblige les mendiants à se délester de leurs vêtements. « Ensuite, ils regardent dans toutes les ouvertures, » dit-elle, enfonçant d’abord sa main dans sa bouche, puis palpe ses aisselles, pour se courber ensuite, relevant son derrière. « Les fesses, » dit-elle en français.

Denisa et Monica approuvent du regard. Monica confirme à son tour l’interdiction de « travailler ». Elle évoque avec rage la photo de la fausse mendiante et confirme par un mouvement de tête qu’il s’agit bien de l’affiche de la police.

Ce qu’elle dirait aux Luxembourgeois, si elle pouvait leur parler ? Magda ne semble pas comprendre la question . « Nous avons besoin de manger, » dit-elle. Elle parle également de ses enfants qui sont restés en Roumanie avec sa mère. Pas question de les ramener en France. Dans l’appartement qu’elle habite, il n’y a pas de place, explique Denisa.

Finalement, Magda propose d’aller récupérer chez elle un procès-verbal qu’elle dit avoir reçu pour avoir mendié. Or, après une discussion animée avec sa sœur, Monica, elle fait marche arrière. Elle promet de le ramener dans les prochains jours et fait ses au revoir. Peut-être qu’elle a pris peur que ses colocataires n’apprécieront pas la visite d’une étrangère.

Costel, qui vient de rentrer, n’a pas peur. « Moi, je connais le Luxembourg, comme la Roumanie, » dit-il. À titre de preuve, il cite les noms de plusieurs localités de Diekirch à Wasserbillig. Or, depuis un an, il n’y retourne plus. Il a eu trop de problèmes avec la police : « J’aime pas la police, dit-il avec abjection. Ils sont très racistes. »

Dans un bon français, l’homme à la peau cuivrée explique comment il s’est fait arrêter par deux policiers en civil, près du Cora à Esch. Ils l’auraient fait monter dans leur voiture. « Après, ils m’ont relâché dans un endroit où il y avait beaucoup d’arbres. » Costel cherche le mot. Non, pas un parc. Une forêt. Il acquiesce. Il dit également que les policiers l’ont frappé. « Après, j’ai marché quatre ou cinq kilomètres avant de rencontrer des gens. C’était près d’un arrêt d’autobus, et j’ai demandé comment retourner à Luxembourg, » raconte-t-il.

Il relate une autre expérience, où il a été tabassé par un policier. Il le décrit comme un homme chauve et affirme qu’il saurait le reconnaître. « Je connais tous les policiers, dit-il, et ils me connaissent. » Alors qu’il le rouait de coups, Costel demanda au policier, comment il pouvait faire ça. « Dieu a vu ce que tu fais, » lui aurait-il dit, et le policier lui aurait répondu que Dieu n’existait pas.

Un jour, un policier en civil l’aurait interpellé dans un parc, à Esch. Il lui aurait parlé longuement, une vingtaine de minutes, pour l’avertir concernant les policiers luxembourgeois. « Ils sont très racistes, répète-t-il, bien plus racistes qu’en France. Parce que j’ai aussi été en France. »

Tout comme les autres mendiants, Costel exprime son appréhension envers les SDFs « luxembourgeois » et ne comprend pas pourquoi la police fait une différence entre les mendiants roumains et les « clochards qui boivent ». « Nous, ils nous repèrent, tout de suite », dit-il.

Apparemment, ce repérage commence dès le matin, dans le train. Costel affirme que des agents de sécurité dénonceraient leur présence dans le train qui les ramène de Rodange vers le centre du pays. D’après lui, des policiers monteraient alors à bord du train et obligeraient les Roms à retourner en France. Son récit est corroboré par les témoignages de frontaliers.

« Ils sont souvent renvoyés de là d’où ils viennent, » écrit un internaute sur un forum de discussion du site lesfrontaliers.lu, le 21 avril 2009. Il poursuit : « récemment 9 ayant pris le train à Rodange ont étés à Pétange priés de descendre du train et reconduit par la police de l’autre côté de la frontière... mais apparemment cela ne sert à rien malgré au Luxembourg l’interdiction de la mendicité. » (fautes d’orthographe et de grammaire dans le texte)

Or, il n’y a pas que les policiers qui montrent leur hostilité envers les Roms. Tout comme Denisa, Costel donne acte d’un revirement de l’attitude de la population du pays envers les mendiants roumains: « Les Luxembourgeois nous disent : ‘Vous ne devez pas rester ici. Vous n’avez pas le droit.’ ». Il affirme aussi que des passants appellent directement la police. « Je le vois, dit-il. Quand la police vient, ils nous mettent des menottes et nous emmènent. » Cette hostilité croissante pèse sur les mendiants. Costel explique qu’ils se retrouvent le soir pour parler de leur expérience : « Alors quelqu’un dit, j’ai gagné tant d’argent ou bien, j’ai eu des problèmes avec la police. »

Pour conclure, il évoque un dernier épisode qui se serait déroulé à proximité de l’Aldi entre Ettelbruck et Diekirch, où un policier lui aurait donné des coups de pieds. Il l’aurait également frappé au visage. Jamais, il n’aurait eu de telles expériences en France. « Au Luxembourg, la police est très raciste, » affirme-t-il à nouveau. Qu’est-ce qu’il dirait, s’il avait la possibilité de s’adresser aux Luxembourgeois ? « Il a tout dit, » dit sa femme.

C’est le moment pour Dorin d’intervenir : « Pourquoi ils nous font ça ? », dit-il. Il sort sa carte d’identité : « Je suis Roumain. Où est-ce que c’est marqué que je suis Rom ? », demande-t-il. Le jeune homme est parfaitement au courant sur les récents démêlés entre la Commission européenne et la France au sujet du traitement des Roms par la France. « Sarkozy, il est fou ! D’ailleurs, c’est quoi comme nom, Sarkozy ? »

Or, les temps ont changé, et si ce fils de réfugiés hongrois a pu gravir tous les échelons du Pouvoir, les nouveaux venus se retrouvent aujourd’hui aux prises avec ses sbires. Le frère de Dorin, Calin, a reçu un ordre de quitter le territoire français. Il raconte que des agents de la PAF, la police des frontière, sont venus récemment et ont annoncé leur retour pour le lendemain.

Depuis combien de temps est-ce qu’il est en France ? Calin prend conseil auprès des autres. « Trin kurke », trois semaines, disent-ils en langue rom, donc bien en dessous du délai de trois mois, au-delà duquel, le séjour d’un ressortissant communautaire est soumis à certaines conditions, notamment de ressources. Trois semaines, qui s’accordent mal avec ses bonnes connaissances linguistiques.

Dehors, Calin affirme qu’il est en France depuis 2006. Avant, il vivait dans différents endroits. « À Bordeaux, » dit-il. Là, il est venu rejoindre sa sœur et son beau-frère. Contrairement à eux, il ne fait pas partie des quelques personnes qui bénéficient du soutien de la municipalité et qui peuvent rester.

Il tient à montrer l’endroit où il vit. Il escalade un mur derrière les mobile-homes. Derrière ce mur, commence un sentier qui aboutit sur une clairière. À l’entrée de cette clairière, un feu se consume lentement. Or, et malgré les quelques tentes qui sont éparpillées dans la nature, on est bien loin de l’image populaire des « Tsiganes » qui se réunissent autour du feu en dansant et en chantant.

« Ici, on dort, » explique Florin, en faisant le tour du propriétaire. « On n’a pas de couvertures. » Il commence à faire froid. L’archéologie sommaire du terrain fait apparaître les traces d’une vie effacée. Un vieux barbecue, un pantalon d’enfant accroché sur une corde à linge, des chaussures solitaires, des jouets cassés. « Ils ont tout détruit, » dit Florin. « Ils », c’est la police des frontières.

Or, malgré l’état des lieux, malgré la menace d’expulsion, Florin ne veut pas retourner en Roumanie. D’autres ont accepté l’aide au retour « humanitaire » proposée par les autorités françaises. « Moi, je ne veux pas retourner en Roumanie, dit Florin. Si j’avais de quoi vivre en Roumanie, je ne serai pas venu ici, » ajoute-t-il, en lançant un regard désabusé. Il est déjà six heures et il ne sait toujours pas où il pourra passer la nuit.

Tous les noms ont été changés par la rédaction.
Karin Waringo
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