Un entretien avec Nicolas Steil (Iris Productions) et Claude Waringo (Samsa Film), les « négociateurs » de l’Ulpa (Union luxembourgeoise des producteurs audiovisuels), sur la fin de certificats Ciav et l’état de la production de films au Luxembourg

Action directe

d'Lëtzebuerger Land vom 14.10.2011

d’Lëtzebuerger Land : La semaine dernière, le ministre des Communications et des Médias, François Biltgen (CSV), a annoncé que le système des certificats d’investissement audiovisuel (Ciav), introduit en 1988 afin de développer le secteur de la production audiovisuelle, allait être aboli et remplacé par un système d’aides directes. Les producteurs parlaient depuis un moment déjà d’une crise des Ciav. Quelle est-elle ?

Nicolas Steil : Le système de ces certificats audiovisuels est fortement tributaire de l’état de l’économie. Lorsqu’un producteur reçoit l’aval du Film Fund sur un projet de film, son scénario et son budget, il doit trouver des entreprises qui soient prêtes à acheter ces certificats – et de s’engager sur un projet qui ne se réalisera que dans un an –, qui leur permettent de déduire jusqu’à trente pour cent de la valeur de ce certificat de leurs impôts. Argent qu’elles nous reversaient jusqu’à concurrence d’une marge entre un et trois pour cent qu’elles gardaient pour elles. Or, suite aux retombées de la crise économique, il était devenu de plus en plus difficile de trouver encore des entreprises qui soient prêtes à acheter de tels certificats, souvent parce qu’elles ne payaient elles-mêmes plus d’impôts. À côté de la raréfaction des preneuses, on constatait aussi que celles qui en achetaient augmentaient leurs propres marges dans la transaction.

Claude Waringo : Il faut dire qu’au début, ces certificats s’arrachaient, surtout quelques grandes banques comme la Spuerkeess, la Dexia ou a BGL les achetaient. Mais quand elles se sont faites rares, l’État a vivement encouragé quelques grandes entreprises para-étatiques de se porter acquéreuses de Ciav, comme la SES, la Poste ou Enovos, et je tiens à souligner que celles-là nous ont beaucoup aidés et n’ont jamais trop joué sur les marges.

Nicolas Steil : En outre, la valeur d’un certificat n’est atteinte que lorsque le film est terminé, donc le producteur doit préfinancer tout le budget. De moins en moins de banques étaient prêtes à prendre de tels risques, donc nous nous retrouvions quasi systématiquement à travailler avec des banques françaises, ce qui n’est pas le but non plus. Pour nous, le système des Ciav est devenu extrêmement difficile à gérer, administrativement surtout, et nous étions devenus trop dépendants du marché et des marges que gardaient les entreprises acheteuses. Donc il nous a semblé que le temps était venu de l’abolir et de le remplacer par autre chose.

Les chiffres publiés la semaine dernière par le Film Fund prouvent en effet que les montants investis en Ciav varient très fortement d’une année à l’autre, entre onze millions au milieu des années 1990 et 65 millions d’euros en 2007, qui fut visiblement l’année la plus productive du cinéma autochtone. Par la suite, leur valeur retombe fortement : en 2010, les certificats émis atteignaient une valeur brute de 31,7 millions d’euros pour 17 projets, ce qui correspondait à un manque à gagner fiscal de 9,5 millions d’euros pour l’État luxembourgeois... Le ministre Biltgen a insisté que le nouveau système d’aides ne coûterait pas plus cher à l’État. Comment fonctionnera-t-il ?

Nicolas Steil : Actuellement, quand on monte le budget d’un film, on peut demander deux aides différentes au Film Fund : d’un côté les « aides financières sélectives » (AFS), qui sont une aide directe, mais remboursable en cas de bénéfice du film, et de l’autre donc les Ciav. Avec le nouveau système, il y aura les AFS plus des « aides économiques » comme nous les avons appelées jusqu’à présent. Leur montant sera calculé sur base du même système à points que nous avons mis en place pour les Ciav et qui vise à soutenir le secteur local : on reçoit plus de points pour un film si les techniciens, les chefs de poste, le producteur et les acteurs sont autochtones et il faut qu’un certain nombre de jours de tournage et de postproduction soient réalisés au Luxembourg pour disposer d’un nombre de points et donc d’un soutien conséquent. Seulement, avec un système d’aides gérées directement par le Film Fund, le travail des producteurs sera vraiment beaucoup facilité – d’ailleurs, le gouvernement a même retenu dans son accord de coalition que le Film Fund allait être réorganisé. Ce sera plus efficace et plus simple et nous serons moins tributaires du marché. C’est très courageux de la part de l’État de prendre cette voie directe.

Claude Waringo : ll nous tient à cœur de souligner doublement que ce changement dans le mode de financement ne va pas coûter un cent de plus que l’actuel système, contrairement à ce qu’on a pu entendre sur ce sujet depuis une semaine.

Les AFS, vous le disiez, sont en principe remboursables. Les montants alloués pour les productions ne dépassent que rarement le million d’euros ; en 2010, le Film Fund a alloué 4,5 millions d’euros d’aides directes à la production autochtone. En 2012, l’enveloppe du Film Fund passe de six à vingt millions d’euros, en vue de cette réforme. Est-ce que les montants alloués par film seront simplement augmentés alors, ou est-ce que le nombre de films soutenus par les aides directes augmentera ? Toutes les aides attribuées par le Film Fund seront-elles remboursables, par exemple si une coproduction internationale connaît un certain succès commercial ?

Claude Waringo : Les modalités concrètes de ce nouveau système doivent encore être discutées avant sa mise en place. Mais beaucoup de modèles sont possibles, on peut s’inspirer de ce qui se fait à l’étranger. Il serait par exemple tout à fait imaginable que les sommes qui seraient remboursées restent sur le compte du producteur auprès du Film Fund pour être réinvesties dans sa prochaine production. Toutes concessions faites, il faut aussi que les sociétés de production puissent se développer avec l’argent qu’elles gagnent avec leurs films... Nous sommes encore en train d’analyser et de discuter tous ces détails avec le Film Fund.

Un des arguments en faveur des Ciav, à côté de l’ambition de développer la créativité et un fragment supplémentaire du secteur de médias, a toujours été que l’argent ainsi investi profitait directement à l’économie luxembourgeoise – artistes, techniciens, prestataires de services, hôtellerie et gastronomie... Est-ce que cela restera le cas avec le futur système « d’aides économiques » ?

Claude Waringo : Ça restera exactement la même chose. Mieux encore : une gestion directe par le Film Fund permettra même de dire avec plus de précision quelle somme a été versée à quel intervenant sur un film.

Nicolas Steil : Comme le système à points restera applicable, nous continuerons à injecter l’argent de l’État luxembourgeois dans l’économie autochtone. Nous avons un grand problème au Luxembourg, c’est qu’un des principaux acteurs de la production audiovisuelle est inexistant, c’est la télévision. Partout ailleurs, les chaînes de télévision, qu’elles soient privées ou publiques, investissent beaucoup dans la production de films, qui sont un contenu essentiel pour elles. Puis il nous manque aussi un deuxième acteur, ce qui est également lié à l’étroitesse du marché, ce sont les distributeurs. Ailleurs, ces derniers prennent des risques sur un film ou un réalisateur et investissent dans la production, mais ici, ce métier n’existe guère. Donc nous n’avons qu’un seul acteur sur le marché local, c’est l’État, par le biais du Film Fund.

Claude Waringo : Je crois qu’on peut le voir comme une aubaine aussi : nous n’avons pas les problèmes de beaucoup de nos collègues à l’étranger que leurs films doivent correspondre à des formats et créneaux de télévision. Les aides publiques luxembourgeoises ont permis de développer ici un cinéma de qualité en l’espace de vingt ans seulement.

Nicolas Steil : Nous avions réfléchi à beaucoup de possibilités de financement complémentaires, par exemple en introduisant des taxes, sur les entrées au cinéma, sur la vente de DVDs ou sur la copie privée – mais les sommes en jeu sont si petites que cela n’en valait pas la chandelle. Sans politique volontariste de l’État, il n’y a rien à faire sur un marché aussi étroit.

Une des critiques récurrentes à l’encontre du Film Fund est la rigidité des procédures de demande d’aide d’une part, et des catégories existantes de l’autre, excluant parfois un projet parce qu’il ne correspond à aucune case... Est-ce que la réforme va y remédier ?

Claude Waringo : Le nouveau système permettra en effet aussi une plus grande flexibilité dans ce domaine : on pourra enfin oser de s’aventurer dans le cross-media ou de mieux soutenir la distribution des films luxembourgeois à l’étranger – à l’image de ce qui se fait par exemple dans la musique par le biais du bureau export MusicLX... Tout cela sera plus simple parce que le système sera plus flexible.

Nicolas Steil : Et on pourra développer la formation des jeunes, qui nous tient à cœur depuis longtemps. Cette réforme des aides impliquera une réorganisation structurelle du Film Fund pour qu’il soit à même de suivre les projets au plus près. Ses organes décisionnels devraient être réorganisés aussi pour qu’ils soient plus proches du milieu de la production audiovisuelle – sans que les représentants ne soient des producteurs et qu’il y ait conflit d’intérêt, ce qui est important ! Je suis persuadé que nous devons aller vers l’excellence maintenant. Au début du système des Ciav, nous étions des prestataires de services. Ensuite, les sociétés luxembourgeoises ont d’abord été coproductrices minoritaires sur des films, enfin producteurs délégués. Aujour-d’hui, il est temps de travailler sur la visibilité : celle du Luxembourg est plus grande sur le plan international lorsqu’un producteur luxembourgeois a joué un rôle prépondérant dans la production grâce au déblocage de financements conséquents par le Film Fund.

Quel est le calendrier de cette réforme ? François Biltgen a annoncé un projet de loi pour 2012 ?

Nicolas Steil : L’avant-projet de loi devrait être prêt d’ici le début de l’année 2012, nous sommes en train d’en discuter le contenu. Puis le projet de loi pourrait être déposé, au printemps de l’année prochaine pour un vote en cours d’année. Ce qui permettrait qu’il soit opérationnel à la fin 2012. La compatibilité avec les critères sur les aides d’État de l’Union européenne a été vérifiée en amont : comme il s’agit de culture et de soutien à l’artistique, la Commission n’y a vu aucune objection.

Est-ce que cette réforme va à nouveau augmenter l’attractivité du Luxembourg pour la production audiovisuelle ? Les autres pays européens ne dorment pas et inventent eux aussi des systèmes de production avantageux. Encore d’autres, notamment dans les nouveaux pays membres, attirent les tournages avec des coûts de main d’œuvre extrêmement bas...

Claude Waringo : Nous sommes attractifs ! Nous l’avons été grâce aux Ciav et nous le resterons sans aucun doute avec le nouveau système. Les tarifs ont aussi augmenté à l’Est depuis l’entrée de ces pays dans l’Union européenne, donc cette vague de délocalisation des tournages s’est heureusement arrêtée. Le Luxembourg est aujourd’hui aussi attractif pour la production que le sont l’Angleterre, l’Irlande, la Belgique ou l’Autriche. Pour recevoir des projets intéressants en tant que producteur, il faut être sur la carte – et nous le sommes plus que jamais. Plus aucun producteur autochtone n’a d’excuse aujourd’hui pour produire des films de série Z qui sortiront seulement en DVD au fin fond de l’Amérique !

Nicolas Steil : La principale difficulté pour travailler dans le contexte international est souvent de coordonner plusieurs systèmes de soutien – et leurs clauses parfois exclusives. Mais les producteurs luxembourgeois ont tous des compétences très pointues dans ce domaine, parce que nous avons toujours travaillé avec des coproducteurs étrangers.

Il y a trois ans, une société de production, Carousel Pictures, a fait faillite, alors qu’une plus petite a pu être sauvée de justesse. Comment va le secteur aujourd’hui ? Vu le nombre important de tournages qui se sont déroulés rien que cet été, on en conclurait qu’il y a eu une reprise ?

Claude Waringo : Dans le contexte de cette période de difficultés, j’ai toujours fait remarquer que lorsqu’un magasin de chaussures faisait faillite, on n’en viendrait jamais à se dire que la chaussure est en crise. Chacun doit gérer son propre business et trouver le modèle qui lui permette de vivre et faire des films. Nous devons travailler avec l’enveloppe disponible au Film Fund, mais c’est tout à fait possible.

Qu’en est-il du projet d’installer des studios de cinéma à Dudelange, dans l’ancienne usine à côté du CNA que vous aviez développé en 2007-2008 ? Le projet prévoyait un financement tripartite entre l’État, la commune de Dudelange et des fonds privés des producteurs. Or, depuis lors, et malgré le soutien officieux du ministre de l’époque, il n’apparaît plus dans aucun budget pluriannuel d’investissements de l’État, pas non plus dans celui qui vient d’être déposé. Alors ? Viendra, viendra pas ?

Nicolas Steil : Le ministre Biltgen s’est engagé auprès du ministre du Budget Luc Frieden pour nous assurer les financements de la réforme des aides publiques pour les prochaines années. Il n’eût pas été approprié de demander encore de l’argent pour des studios, surtout en temps de crise. Nous n’avons pas abandonné l’idée, mais nous cherchons actuellement des alternatives, probablement aussi ailleurs qu’à Dudelange, pour installer des studios selon le « one-stop-shop », donc où on pourrait réaliser toutes les étapes d’un film en un seul lieu, que cela soit le tournage ou encore la post-production : montage image et son, mixage, effets spéciaux etc. Et nous les financerions alors entièrement avec des fonds privés.

josée hansen
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