France

La lutte à mener contre les féminicides

d'Lëtzebuerger Land du 13.09.2019

Il n’était pas censé être là. Mais il a tout entendu. Et quelques heures après, la France entière était au courant. Mardi 3 septembre, Emmanuel Macron est en déplacement discret à Paris au « 3919 », la plateforme d’accueil téléphonique des victimes de violences conjugales, qui permet d’orienter les femmes en détresse vers des relais locaux et dispose de places d’hébergement. Seuls deux journalistes, de l’AFP et de Libération, le suivent. La règle fixée à l’avance est qu’il est là incognito, il ne peut pas intervenir. Après quelques discussions, on lui tend un casque double : Elena, écoutante chevronnée, vient de prendre l’appel d’une femme de
57 ans, régulièrement frappée par son mari après quarante ans de vie commune. Sur le point de quitter la gendarmerie où elle a une nouvelle fois porté plainte pour violences, elle demande à être accompagnée pour récupérer ses affaires chez elle. Car elle a peur de la réaction du mari. Elena demande alors à parler au gendarme, et là c’est un non catégorique : « il faut un ordre d’huissier », un tel cas « n’est pas prévu dans le code pénal ».

Elena, calmement, parlemente : « c’est votre mission de porter assistance aux personnes en danger », « cette dame est menacée de mort, vous attendez qu’elle soit tuée ? » Rien n’y fait. Emmanuel Macron, exaspéré, écrit un argument à l’écoutante sur un bout de papier : le gendarme refuse toujours. Elena reprend la victime en ligne pour l’orienter vers une association locale, puis raccroche. « Et ça vous arrive souvent ? », lui demande aussitôt le chef de l’État. « Oh oui, et de plus en plus. Dimanche, pareil, la gendarmerie a refusé de prendre la plainte d’une dame ». 

Le jour de l’ouverture du « Grenelle de la lutte contre les violences conjugales »1, pouvait-il y avoir situation plus révélatrice ? Deux jours plus tôt, les insuffisances de prise en charge par les forces de l’ordre de ces violences avaient même engendré une issue tragique : à Cagnes-sur-mer, sur la Côte d’Azur, Salomé, 21 ans, a été battue à mort et rendue méconnaissable. Son compagnon a été mis en examen. Les témoins directs d’une très violente dispute avaient bien alerté la police, mais à l’arrivée de la patrouille la jeune femme avait disparu… Une enquête de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été ouverte.

Une issue aussi effroyable que lourde de symbole : c’était le centième féminicide de l’année en France, selon l’association qui tient ce décompte, « Féminicides par compagnons ou ex ». Si le terme ne figure pas dans le code pénal, il est entré dans le Robert en 2015 et dans le débat public depuis quelques années, si bien qu’une procureure l’a publiquement employé pour la première fois le 20 août dernier, pour désigner un meurtre qui est traditionnellement qualifié de « crime passionnel » ou de « drame intrafamilial ». Utilisé pour la première fois en 1976, par une sociologue et militante féministe sud-africaine, Diana Russell, il a comme visée politique de reconnaître le caractère systémique des meurtres de femmes.  

Au premier jour du « Grenelle », poussé par ce contexte et les interpellations croissantes des associations, le gouvernement a annoncé une première série de mesures, notamment mille nouvelles places d’hébergement et de logement d’urgence au 1er janvier 2020, en plus des 5 000 existantes. Pour 220 000 victimes de violences chaque année.

D’autres mesures visent à répondre à des carences précises : la possibilité de porter plainte à l’hôpital pour les femmes, car après avoir été battues, quand elles rentrent au domicile conjugal, le mari ou conjoint les dissuade généralement de le faire. La création de « procureurs référents spécialisés » dans toutes les juridictions de France, avec traitement d’urgence en quinze jours, car la justice réagit souvent trop tard. Enfin un audit de 400 commissariats et brigades de gendarmerie, avec pour but à terme de conjurer les situations comme celle écoutée en direct par le président.

Ces mesures n’ont pas été mal accueillies, mais les associations, comme #NousToutes, n’en ont pas moins vigoureusement pointé le manque de moyens. 79 millions d’euros sont consacrés chaque année en France à la prise en charge des violences conjugales, quand le Haut Conseil à l’égalité a jugé, dans un rapport en novembre, qu’il en faudrait entre 506 millions et 1,1 milliard. 79 millions, c’est par exemple loin des 200 millions consacrés par an pendant cinq ans par l’Espagne à cette lutte (soit un milliard), même si le gouvernement français argue que les deux chiffres ne relèvent pas exactement des mêmes missions. Si les féminicides constituent l’évident summum des violences contre les femmes, la France connaît depuis l’émergence en 2016 du mouvement mondial #metoo une contestation de plus en plus véhémente, et légitime, de toutes les formes de domination masculine qui privent les femmes de leur liberté. De l’autonomie à vivre la vie qu’elles désirent.

La défense de cette liberté, avec modèles féminins à l’appui, est au cœur du livre que la journaliste Mona Chollet2 a consacré aux types de femmes qui ont été réprimées lors des terribles chasses aux sorcières de la Renaissance, et qui restent selon elle jusqu’à aujourd’hui l’objet de préjugés : la femme indépendante, la femme sans enfant, la femme âgée. Signe de la qualité de l’ouvrage comme de la demande pour des livres féministes de qualité, il était cet été en tête des ventes dans la catégorie « Essais et documents », près d’un an pourtant après sa sortie. Et devant le dernier livre de mémoires de l’ex-président Nicolas Sarkozy.  

Si l’État doit revoir ses modes d’intervention, si les femmes se défendent… les hommes aussi sont appelés à évoluer. C’est l’idée des « nouvelles masculinités », plus égalitaires, mises en avant en cette rentrée dans un livre de l’historien Ivan Jablonka3. Un paradoxe soulevé par l’auteur, et qui n’est pas le moindre, est que la domination machiste est traditionnellement synonyme d’une « aliénation masculine » de mauvais entretien de soi et de violences, qui passe presque partout dans le monde par une espérance de vie des hommes plus courte que celle des femmes, avec des suicides et des morts violentes plus nombreuses. À lire et méditer.

1 Courant en France, le terme « Grenelle » renvoie aux accords du même nom de mai 1968 (hausse du salaire minimum), et à la rue parisienne du ministère du Travail où ils ont été négociés. Par extension, il désigne toutes négociations qui associent le gouvernement et des acteurs sociaux. 

2 Mona Chollet : Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Zones, septembre 2018.

3 Ivan Jablonka : Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Seuil, août 2019. Lire aussi son interview dans Society du 23 août, « L’origine du mâle ».

Emmanuel Defouloy
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