Politique médiatique

Individuations

Les kiosques firent partie des secteurs essentiels durant le confinement et pouvaient continuer leurs commerces. Quinze pour cen
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 26.06.2020

Financer Si l’information indépendante est un bien précieux, sa production a un coût. Essentiellement celui de la réalisation du contenu, accessoirement celui de sa diffusion (impression, distribution…). Et il n’y a que trois moyens pour financer ce coût : le client prêt à payer pour ce produit ; le citoyen-contribuable prêt à lui concéder un soutien sous forme d’une aide à la presse étatique ou l’annonceur voulant surtout acheter l’attention du consommateur du média concerné. Idéalement en équilibre, ces trois sources,contribuent chacune à une partie du financement de l’information, afin qu’elle soit la plus indépendante possible. Dans les faits, au Luxembourg, cela est vrai pour les journaux d’information générale – sauf les médias gratuits, comme PaperJam, L’Essentiel ou RTL. Ces derniers sont financés exclusivement par la publicité commerciale. La Radio 100,7 au contraire, de service public, est financée à part entière par une dotation étatique. À cela s’ajoute Reporter.lu, pure-player du web financé par ses lecteurs et lectrices payant un abonnement (quelque 2 400 aujourd’hui) et touchant une aide à la presse en-ligne.

À la mi-mars, le confinement et l’état de crise ont stoppé net la vie publique et la consommation – donc aussi les annonces. Les éditeurs ont réagi différemment à cette crise, certains allant jusqu’à mettre une partie de leurs équipes – commerciales ou administratives, parfois aussi des rédacteurs des départements les plus touchés par le confinement, comme la culture ou le sport – au régime du chômage partiel. Ensemble, ils ont adressé en parallèle une demande d’aide extraordinaire au gouvernement (le 20 avril), promettant de sauver au maximum l’emploi dans le secteur. Demande à laquelle le gouvernement a réagi positivement, avec une aide unique de 5 000 euros par journaliste en CDI à temps plein – à l’image d’autres secteurs. Quelque 500 journalistes ont une carte de presse au Luxembourg, et selon Ines Kurschat, la présidente de l’Association luxembourgeoise des journalistes professionnels (ALJP ; Kurschat est également rédactrice au Land), cela semble avoir marché : l’association n’a pas connaissance ni de grandes campagnes de licenciements, ni d’appels à l’aide de pigistes en détresse, comme c’est le cas dans d’autres pays. Pour des médias dont le financement commercial s’est effondré et la distribution du papier fut chahutée (PaperJam, Essentiel), la sortie de crise est plus difficile que pour ceux qui ont une forte base d’abonnés payants. Pour certains, comme le quotidien Lëtzebuerger Journal, la crise conjoncturelle ne fait qu’accélérer une situation désespérée dans laquelle les avait déjà précipités la crise structurelle du secteur de la presse écrite qui s’amplifie depuis l’avènement d’internet. Le Journal, qui appartient à l’asbl libérale Centre d’études
Eugène Schaus et a, d’après la dernière étude TNS-Ilres Plurimédia, une pénétration de 1,7 pour cent de la population, vient d’annoncer qu’il arrêtera sa parution papier d’ici la fin de l’année. Le plus grand journal historique du pays, le Luxemburger Wort (55 000 exemplaires par jour ; 27,7 pour cent de taux de pénétration), a annoncé en catimini durant la pandémie, fin avril, que son actionnaire, Lafayette SA, qui appartient à l’archevêché, venait de vendre tout le groupe Saint Paul au groupe de presse belge Mediahuis NV. Pourtant, cette reprise du vaisseau amiral de la presse écrite luxembourgeoise par un groupe étranger s’est passée sans grande émotion – contrairement à l’OPA de Mittal sur Arcelor en 2006 par exemple.

Dépolitiser Depuis vingt ans, le débat public sur la diversité dans les médias et leur financement semble tourner autour de la seule orientation politique. Sous l’influence d’abord de RTL, puis du groupe de presse de Mike Koedinger, Maison Moderne, ce débat dit essentiellement ceci : les grands médias historiques au Luxembourg sont trop politisés via leurs actionnariats – la droite via l’église pour Saint-Paul, la gauche via les syndicats pour Editpress – et cela est sale. La seule vraie indépendance serait celle qu’assurent un actionnariat capitaliste et des annonceurs commerciaux. Que ces annonceurs soient potentiellement plus frileux et interventionnistes sur le contenu qu’un actionnaire stable n’est guère évoqué dans ce débat.

Le Journal en a fait les frais : en voulant devenir plus indépendant du DP. il a aliéné ses abonnés libéraux sans en gagner de nouveaux, le grand public n’y voyant visiblement que du feu. Sa disparition papier sous une mandature avec un Premier ministre DP, censé protéger la « presse amie », n’en devient alors que plus ironique. « Ce n’est certainement pas le dernier quotidien imprimé au Luxembourg qui arrêtera sa production print… », estime Mike Koedinger dans une interview sur le site Adada.lu. Tout en se disant « amoureux du print, et fervent défenseur de son impact pour faire passer des messages publicitaires ». Dans cette idéologie, le journalisme ne serait que le cadre pour mettre en valeur les annonces commerciales – c’est, encore une fois, inverser la logique. Et c’est aussi une idéologie, très libérale dans son essence : le lecteur et le citoyen comme clients. « À force de courir après des revenus publicitaires en ligne dont ils sont persuadés que leur avenir dépend, les journaux ont perdu sur tous les plans : celui de la qualité et donc de la diffusion papier, et celui du numérique, qu’ils n’arrivent pas à faire payer », le décrit l’économiste française Julia Cagé1.

En quinze ans, les pertes d’audience dans la presse luxembourgeoise ont été vertigineuses : le Wort passant de 48 pour cent de taux de pénétration en 2005 à moins de trente en 2020, le Tageblatt de 17 à sept pour cent (avec certes des modes de calcul qui ont changé, mais l’érosion est quand même énorme). La Voix du Luxembourg, quotidien francophone du Groupe Saint Paul, a disparu en 2011 et Le Jeudi, hebdomadaire francophone d’Editpress, en 2019. Lancé en 2007, le quotidien gratuit L’Essentiel (publié par Edita SA), entièrement financé par la publicité, est, avec un taux assez stable d’un quart de la population qui le consomme, le plus grand succès éditorial de ces dernières années. Les bouleversements idéologiques et la « transformation des valeurs » vers un plus grand consumérisme et une individuation galopante, que la Chaire parlementaire de l’Uni.lu décrit dans son étude Élect pour expliquer la perte d’influence aussi bien du CSV que du LSAP, en faveur d’une sorte d’hypercentre libéral, se retrouvent aussi dans les évolutions du paysage médiatique. En dix ans, entre 2010 et 2020, le total de l’aide à la presse étatique (instaurée dans les années 1970 sous Gaston Thorn, DP, pour garantir la diversité des médias) a diminué d’un million d’euros (moins de titres, moins de pages imprimées), de 7,7 millions en 2010 à 6,7 millions en 2020. Ce million se retrouve dans un nouveau poste budgétaire introduit en 2017 : l’aide directe pour la « promotion de la presse en-ligne ». « La question politique que le gouvernement devrait se poser aujourd’hui, dit Jean-Lou Siweck, président du Conseil de presse et directeur d’Editpress, c’est : combien de pluralisme voulons-nous ? ». La radio de service public 100,7 est financée à hauteur de 6,6 millions d’euros cette année, 7,5 millions en 2023 par l’État. À partir de l’année prochaine, le gouvernement financera également le service public de la télévision, qui est assuré par RTL Tele Lëtzebuerg ; le budget pluriannuel de l’État prévoit quelque dix millions d’euros annuels à partir de 2022. Mais la somme de toutes ces aides directes pour la presse ne représente toujours qu’un dixième du prix du futur satellite d’observation Luxeosys. C’est une question de choix politiques.

Numériser À cette métamorphose du paysage politique et de l’idéologie éditoriale s’est ajoutée la rupture du numérique. Là où les mirages du tout partout et immédiatement, a d’abord fait opter les éditeurs pour des accès gratuits à leurs sites internet, ils sont, partout dans le monde, en train de se raviser et d’introduire des accès payants. Les grands comme le New York Times, le Washington Post ou la Zeit, y réussissent à merveille : les grandes disruptions comme l’élection de Donald Trump ou la pandémie du Covid-19 font exploser leurs nombres d’abonnés. Au Luxembourg, où la masse critique est un peu faible, surtout face à des frais de développement incompressibles, les éditeurs constatent pourtant eux aussi des nombres de visiteurs en forte croissance actuellement, comme le confirment aussi bien Paul Peckels, le directeur de Saint-Paul (Wort.lu en allemand, 16,3 pour cent de taux de pénétration, Wort.lu en français, Luxtimes.lu et Contacto.lu, non répertoriés par TNS-Ilres), que Christophe Bumb de Reporter.lu.

Pourtant, les financements y sont encore très aléatoires : selon le dernier Ad’Report de Nielsen pour Espace Pub, 14,4 millions d’euros ou 8,67 pour cent des investissements commerciaux allaient dans les sites internet en 2019, contre 39 pour cent dans les quotidiens et 17 pour cent dans la radio – tendance à la hausse. En 2019, le gouvernement accordait l’aide à la presse numérique (plafonnée actuellement à 100 000 euros par site) à treize plateformes différentes – contre dix journaux imprimés. Cette fragmentation galopante du lectorat reproduit celle de la population luxembourgeoise, où la moitié des résidents sont non-Luxembourgeois, qui parlent portugais, anglais ou français en première langue. Pour répondre à toutes ces évolutions sociétales et structurelles, le gouvernement Bettel-Schneider-Braz I avait promis dès 2013 dans son programme gouvernemental de réformer le régime d’aide à la presse. Le Premier ministre et ministre des Médias Xavier Bettel (DP), fortement inspiré par Mike Koedinger, demandeur de l’aide à la presse pour PaperJam, a promis un changement de paradigme : le calcul de cette aide ne se fera plus sur le nombre de pages imprimées par journal, mais par rapport au nombre de journalistes employés (55 000 euros par an et par journaliste, avec un certain plafonnement par maison d’édition), et ce pour n’importe quel support, papier ou numérique. Le texte ne parle d’ailleurs plus de « média », mais de « marque ». Le projet de loi, annoncé depuis sept ans, devait être déposé en mars, mais la crise sanitaire l’a décalé. Une nouvelle échéance pour l’été est actuellement visée.

RS Or, à côté du simple passage au numérique, qui impliquerait une publication dématérialisée du même contenu, les nouvelles fractures du journalisme s’appellent nouvelles technologies et réseaux sociaux : là où les métiers d’un journaliste-image et d’un auteur de l’écrit ou de la radio furent jadis foncièrement différents, la démocratisation des moyens de production a fait que n’importe qui peut s’improviser cameraman avec un téléphone portable, que les journalistes doivent à la fois écrire, produire des podcasts et se faire community manager sur Facebook ou Twitter. Les frontières s’effondrent entre logiques de flux et de stock, entre les approches d’un journalisme chaud de la presse audiovisuelle et froid d’une presse écrite plus analytique. Avec un Premier ministre qui dégaîne son portable plus vite que son ombre pour faire des selfies et un ministre des Affaires étrangères qui diffuse sa propre information par WhatsApp, les journalistes auraient tort de ne se limiter qu’à suivre et répercuter ce flux constant de nouvelles. Au risque de n’être plus que des « holographes », coincés entre producteurs et destinataires de l’information, comme le décrit la professeure en sciences de l’information Valérie Jeanne-Perrier2 : « La force d’imposition des formats des réseaux sociaux, devenus eux aussi des médias massifs en moins de dix années, encadre l’inventivité du discours politique. Elle contraint les journalistes à suivre les mutations de la communication politique qui s’est elle-même adaptée à ce système imbriqué des anciens médias et des réseaux sociaux. ». Là où les lecteurs s’habituent à vivre dans une bulle idéologique, avec des contenus filtrés par un algorithme et mis en avant par des notifications invasives, la presse doit trouver une nouvelle raison d’être. Être pertinente.

1 Julia Cagé : Sauver les médias – Capitalisme, financement participatif et démocratie ; collection La république des idées, Éditions Seuil, 2015.

2 Valérie Jeanne-Perrier : Les journalistes face aux réseaux sociaux ? – Une nouvelle relation entre médias et politiques ; MkF Éditions, 2018.

josée hansen
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