Roumanie

Prête à présider l’UE ?

d'Lëtzebuerger Land du 23.11.2018

Sommes-nous prêts à prendre la tête de l’Union européenne (UE) ? C’est la question que pose le président Klaus Iohannis. La Roumanie doit assurer la présidence tournante du Conseil de l’Europe du 1er janvier au 31 juillet 2019, mais les attaques systématiques du gouvernement contre l’État de droit sèment le doute. « J’avoue que j’ai un grave problème, a déclaré le président le 12 novembre à l’occasion d’une rencontre avec les maires du pays. La Roumanie doit assumer la présidence du Conseil de l’UE à partir du 1er janvier 2019, mais je ne pense pas que nous soyons prêts. Les dérapages du gouvernement nous en empêchent. L’actuel gouvernement est un accident de la démocratie roumaine et il doit démissionner. »

Les instances européennes ont demandé à plusieurs reprises au gouvernement roumain de cesser ses attaques contre la justice. Le 13 novembre, le Parlement européen a adopté une résolution à propos des dérapages contre l’État de droit en Roumanie. « La refonte de la législation qui régit le système judiciaire et le système pénal roumains risque de saper structurellement l’indépendance du système judiciaire et sa capacité à lutter efficacement contre la corruption en Roumanie », ont déclaré les eurodéputés. La Commission européenne a également dénoncé un recul du pays dans son rapport annuel de suivi des réformes judiciaires et de la lutte contre la corruption, un mécanisme mis en place pour la Roumanie et la Bulgarie lors de leur adhésion à l’UE en 2007. « Je regrette que la Roumanie ait non seulement bloqué son processus de réformes, mais qu’elle ait également reculé sur des questions au sujet desquelles des progrès avaient été accomplis au cours des dix dernières années », a déclaré Frans Timmermans, vice-président de la Commission de Bruxelles.

Les sociaux-démocrates, héritiers de l’ancien Parti communiste, rejouent la carte d’un complot contre la Roumanie mené depuis l’étranger. « La résolution du Parlement européen vise à créer l’image d’une Roumanie faible qui doit rester à la périphérie de l’UE, a affirmé l’eurodéputé social-démocrate Dan Nica. De gros intérêts s’opposent à ce que notre pays soit traité comme un véritable partenaire à la table des négociations. » L’opposition libérale salue la résolution du Parlement européen. « Cette résolution n’exige pas de sanctions contre la Roumanie. Elle défend la Roumanie et les Roumains contre les hommes politiques qui veulent contrôler la justice, a déclare l’eurodéputé libéral Siegfried Muresan. Nous avons voté pour cette résolution et pour une justice indépendante en Roumanie. »

Le bras de fer entre les hommes politiques et les magistrats a commencé début 2017 depuis l’arrivée au pouvoir des sociaux-démocrates, héritiers de l’ancien Parti communiste. Leurs attaques systématiques contre les magistrats ont affaibli la fragile démocratie roumaine. Le 20 juin, le chef de file des sociaux-démocrates et président de la Chambre des députés, Liviu Dragnea, a été condamné à trois ans et demi de prison ferme pour abus de pouvoir. Condamné en avril 2016 à deux ans de prison avec sursis pour fraude électorale, il fait l’objet d’une troisième enquête pénale pour avoir détourné vingt millions d’euros de fonds européens à travers une société de construction d’autoroutes.

Liviu Dragnea souhaite modifier la loi pénale afin de blanchir son casier judiciaire et limiter le pouvoir des magistrats. Son offensive contre les procureurs a porté ses fruits. Le 31 mai, il avait obtenu satisfaction après avoir demandé la destitution de la procureure cheffe du DNA, Laura Codruta Kovesi, devenue le symbole de la lutte anticorruption. « Plusieurs hommes politiques sont en train de changer brutalement la loi pénale, avait déclaré celle-ci dans son dernier discours. Ils veulent protéger leur passé, leur présent et leur futur. Je demande à mes concitoyens de ne pas abandonner la lutte contre la corruption. »

Le 24 octobre, le ministre de la Justice Tudorel Toader a demandé la démission du procureur général Augustin Lazar. Âgé de 62 ans, ce dernier est considéré par ses partisans comme le dernier rempart face aux attaques menées par le gouvernement social-démocrate contre la justice. « Je continuerai à travailler en respectant la Constitution et les droits de l’homme, a déclaré Augustin Lazar. Les critiques à mon encontre sont ridicules. Le flambeau de la dignité et de l’indépendance des magistrats sera transmis aux générations futures. »

La bataille des procureurs est loin d’être terminée. Malgré les avertissements des institutions européennes, le gouvernement de Bucarest continue son offensive contre les magistrats et menace de contester le rapport de la Commission européenne devant la Cour de justice européenne. « Nous ne pouvons plus accepter que les Roumains soient sermonnés ou qu’on leur demande des choses qu’on ne demande pas à d’autres, a déclaré la Première ministre Viorica Dancila. Je suis pro-européenne, mais nous devons avoir la force et la dignité de défendre notre pays. » Pour le président libéral et pro-européen Klaus Iohannis, la mission de diriger le Conseil de l’UE à partir du 1er janvier 2019 s’annonce difficile.

Mirel Bran
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