Les islamistes ont exécuté des dessinateurs qui ont exécuté des dessins

Quand le rire appelle le pire

d'Lëtzebuerger Land du 16.01.2015

à la mémoire d’Elsa Cayat

Les islamistes ont exécuté des dessinateurs qui ont exécuté des dessins. Résultat : « Balles tragiques à Charlie nécro, 12 morts. » Les cons qui aiment Mahomet ont donc accompli ce à quoi les académiciens du Quai Conti se sont toujours refusé : ils ont rendu immortels Wolinski avec qui j’ai fumé maints havanes, Cabu avec qui j’ai écouté Cab Calloway et dragué la fille du proviseur, Charb avec qui je détestais les gens, l’oncle Bernard avec qui je sirotais mes apéros et surtout Elsa, ma consœur, avec qui je me soûlais de discussions lacaniennes à la salle de garde de Charenton, l’asile où est mort le divin marquis.

On connaît le dessin sinistrement prémonitoire de Charb, on oublie ce qu’a écrit Elsa dans sa dernière tribune Charlie divan, parue dans le même numéro : « Mon père faisait planer la menace d’une explosion. » Elle parle dans ce dernier article d’une patiente qui se plaignait d’un père sans amour, autoritaire, interdisant la parole. Un trop plein de mauvais père donc dans une société actuelle qu’on dit pourtant sans père et sans re-pères. Une société où les rôles d’un homme et d’une femme se brouillent, où la gauche et la droite se noient dans un centre trop consensuel et où même les religions perdent leur rôle de boussole. Les enfants perdus et paumés, à l’instar de la patiente d’Elsa, se réorientent alors avec l’aide de la psychanalyse ou, à l’instar des terroristes, se désorientent complètement avec l’aide des kalachnikoffs, remplaçant le père et ses valeurs par leurs … caricatures.

Eh oui, les caricatures de Mahomet ne sont pas dessinés par les artistes de Charlie, mais par ses zélateurs paranoïaques, ces fondamentalistes religieux de tout poil (et c’est bien le mot) qui ânonnent des textes, pourtant beaux et précieux, mais qui deviennent eux aussi des caricatures à force d’être lus et pris à la lettre. Et l’humour, justement, naît de cet écart entre la lettre et son esprit, ce que Freud a bien montré dans son fameux livre sur le « Witz » et son rapport à l’inconscient. Le regretté et désormais très sollicité Pierre Desproges avait ainsi bien raison quand il affirma qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Pour la simple raison que ces n’importe qui sont incapables de rire.

Dimanche dernier, par contre, on se prenait tous pour Raymond Poincaré, « l’homme qui riait dans les cimetières », d’après l’apostrophe du Canard enchaîné. Le rassemblement pour Charlie Hebdo, qu’on savait malade financièrement, a pris des allures de Téléthon, tellement il baignait dans une joyeuse ambiance où le monde entier s’autofélicitait de sa générosité et de son sens de la solidarité. Le temps d’un dimanche, le je communautaire se transforma en nous national, voire international et les censeurs d’hier sont devenus les encenseurs d’aujourd’hui. Mais, très vite, le communautarisme a repris le dessus quand deux participants à la marche se sont recroquevillés sur leurs phantasmes identitaires : Benyamin Netanyahou est allé se recueillir au seul Hyper Casher, alors que Dieudonné, et c’est autrement plus grave, a fait savoir qu’il était Charlie Coulibaly. Chassez le naturel, il revient au galop ! Mais aussi : blessez Charlie, il revient au top !

Yvan
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