Stil

Nature ou miniature

d'Lëtzebuerger Land vom 03.07.2020

La première génération qui a trouvé normal d’enfiler un préservatif pour faire l’amour aura donc engendré la première génération qui trouvera sans doute normal de porter un masque pour prendre le bus. Les anciens prétendent que c’était mieux avant. Les jeunes prétendent que c’est la faute aux anciens. On nous avait promis de la « version 2.0 », on nous vend maintenant du « monde d’après ». Derrière ces appellations, nouvel emballage pour des idées parfois anciennes, se cachent de petites trouvailles, tel ce concept, apparu dernièrement, de « renaturation ».

Le terme « renaturation » évoque des images de dauphins dans la lagune de Venise, d’ours bruns dans les Pyrénées ou de lynx dans l’Eifel, illustrations de la nature profitant d’un printemps où les humains ont préféré rester chez eux plutôt que de profiter de l’air pur au volant de leur 4x4. En fait, la renaturation, pour la capitale, c’est surtout le nom d’un grand chantier dans la Pétrusse, démarré il y a peu, et dont la première phase doit aboutir en 2023. Il faut reconnaître que ça manquait un peu de bulldozers et d’échafaudage dans cette vallée, depuis la fin des travaux du Pont Adolphe. Cette zone toute verte au milieu de la capitale rompait l’unité visuelle, composée de tractopelles, palissades et autres panneaux au nom d’entreprises de travaux publics qui donne à la Stad son attrait si particulier. Grâce à l’arrivée d’un nouveau chantier à 40 millions d’euros, on va enfin retrouver une continuité d’ambiance, le bruit des marteaux-piqueurs et l’odeur du ciment frais, de l’avenue de la gare jusqu’au Boulevard Royal. 

Quand on connaît les dépassements des autres chantiers menés dans les environs (mention spéciale au viaduc ferroviaire de Pulvermühl, dont des panneaux rescapés d’une autre époque indiquent encore une fin en… 2015), on peut se demander si les prochaines Duck Races pourront être organisées avant les premiers pas de l’homme sur Mars. D’ailleurs, les canards en plastique devront être remplacés par des volatiles en chair et en plumes, puisque le lit du cours d’eau va redevenir naturel. En éliminant l’espèce de caniveau et un côté des murs qui l’entourent, la Pétrusse regagnera sans doute en majesté. Difficile de croire, en effet, qu’un si ridicule filet d’eau ait pu creuser une telle vallée ou soit à l’origine des crues dont les niveaux sont marqués sur les maisons de la rue Saint Ulric. Cela peut sembler paradoxal mais pour redonner ses droits à la nature, il faut commencer par abattre les arbres qui risqueraient de se trouver les pieds dans l’eau, et remplacer les zones vertes à proximité du Grund pour y déplacer des parkings remplacés par des fouilles archéologiques (toute ressemblance avec d’autres chantiers existants est purement fortuite).

Que le minigolf ait des allures d’Idlib après le passage des troupes de Bachar el-Assad n’émouvra sans doute personne, dans la mesure où ses pistes comptaient plus de trous au mètre carré que le revêtement de l’autoroute E411. Par contre, avec la disparition du petit train miniature de la rue Saint Quirin, c’est tout un monde qui s’écroule.

Véritable précurseur des politiques actuelles, à la fois premier manège et premier transport en commun gratuit du pays, ce tout petit train promenait, du printemps à l’automne, les enfants et leurs parents le long d’un petit trajet bucolique de quelques minutes. Les plus petits étaient ravis, surtout quand un coup de klaxon prévenait les piétons à l’approche du croisement qui mène à la chapelle creusée dans la roche. Les plus grands pouvaient attendre sur des bancs à l’abri d’un magnifique saule pleureur. Depuis 2004, et jusqu’en mai dernier, des bénévoles, retraités des CFL ou passionnés de modélisme, passaient un après-midi assis sur le dernier wagon pour piloter le Péitrussbunn et demander aux passagers de ne pas se pencher sur le côté. 

La présentation détaillée du projet, disponible sur le site de la ville, ne permet pas de savoir si un nouveau train miniature sera installé, malgré les mentions de nouvelles aires de détente, de l’intégration du skate parc, et même d’un retour du fameux minigolf. Trouvera-t-on une petite place pour ce petit train ?

Cyril B.
© 2020 d’Lëtzebuerger Land