« Pirate Bay du monde scientifique »

Érudits pirates

d'Lëtzebuerger Land vom 19.02.2016

Une chercheuse russe qui a mis à disposition des internautes du monde entier quelque 48 millions de papiers scientifiques, créant ce que le site ScienceAlert a baptisé de « Pirate Bay du monde scientifique », est aujourd’hui dans le collimateur de la justice. Plus sophistiqué que le partage de fichiers tel que le pratiquent les réseaux de torrents, son dispositif consiste, pour chaque papier demandé par un internaute et qui ne serait pas encore disponible sur le site de partage LibGen, à faire appel aux identifiants mis à disposition par des universitaires ayant accès aux abonnements souscrits par leur institution pour aller le chercher, à la volée, sur le site du journal scientifique l’ayant publié. Au passage, l’article ainsi récupéré est ajouté à la base de données partagée existante.

Cette chercheuse, Alexandra Elbakyan, spécialiste en neuro-sciences, assume pleinement son geste, ce qui a le don d’enrager les éditeurs de papiers scientifiques, Elsevier en tête. Il faut dire que les récriminations émanant des milieux scientifiques contre ce qu’ils considèrent comme une confiscation par les éditeurs de journaux scientifiques du savoir constitué par les études qu’ils publient se font de plus en plus bruyantes. Le site, Sci-Hub, contre lequel un référé a été prononcé fin 2015 et une plainte déposée par Elsevier auprès d’un juge new-yorkais, existe depuis 2011. Alexandra

Elbakyan n’en pouvait plus de devoir payer jusqu’à 32 dollars chaque fois qu’elle voulait consulter un article, souvent juste pour le parcourir rapidement sans être sûre de trouver ce qu’elle cherchait.

La rancœur de nombre de scientifiques contre les éditeurs de journaux se nourrit notamment des prix éhontés pratiqués par les journaux, qui leur permettent d’encaisser des sommes considérables tout en dépendant pratiquement à cent pour cent des États qui financent une proportion très élevée des recherches scientifiques et des articles qui en résultent.

En d’autres termes, ils profitent largement de l’argent public à deux reprises : d’abord pour la production du contenu qu’ils publient, et ensuite en se faisant grassement payer par les universités pour leur donner accès à ce contenu. Le tout dans le contexte de course effrénée à la publication dans les journaux les plus renommés qui règne dans les métiers de la recherche scientifique et médicale – sous peine d’être mis hors course –, et alors que la valeur ajoutée par les journaux aux articles – révision par des pairs, mise en page, édition – est loin de justifier de telles marges.

Contre Elsevier, Alexandra Elbakyan invoque, en toute simplicité, la Déclaration des droits de l’homme des Nations unies dont l’article 27 précise que « chacun a le droit de participer librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer aux progrès scientifiques et à leurs bénéfices ». Au regard de cet énoncé, le modèle d’affaires d’Elsevier est illégal, argumente-t-elle. C’est un modèle d’affaires efficace au plan financier, en tout cas : l’an dernier, avec ses publications scientifiques et médicales, la firme anglo-néerlandaise a engrangé un bénéfice de 252 millions de livres pour une chiffres d’affaires de 693 millions. Les experts en propriété intellectuelle prédisent qu’elle s’expose problablement, dans la plainte pour « dommage irréparable » intentée par Elsevier, à une amende variant entre 750 et 15 000 dollars par article piraté.

Rien ne dit cependant que la justice américaine parviendra à faire fermer le site, dont le serveur semble être hébergé en Russie et qui utilise aujourd’hui l’adresse sci-hub.io. De même que les majors du cinéma et de la musique ont échoué à faire fermer leur bête noire, ThePiratebay, il semble plausible que Sci-hub parviendra à rester en ligne malgré les éventuelles tentatives de le baillonner.

Que suffisamment d’universitaires, des professionnels d’ordinaire peu enclins à l’illégalité, choisissent d’alimenter durablement cette base de données mondiale officieuse du savoir scientifique et médical, démontre en tout cas avec éloquence que les milieux académiques en ont assez, dans leur ensemble, de se faire tondre par les journaux scientifiques.

Jean Lasar
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