Universalité et régionalisme dans la littérature luxembourgeoise : une brève analyse textuelle

Pas seulement du « Heimweh »...

d'Lëtzebuerger Land du 11.11.2011

Le Luxembourg est une terre pluriculturelle et polyglotte, nous le savons. Mischkultur – voilà un terme que nous avons entendu bien souvent ces derniers temps. D’où évidemment ces livres qui se font l’écho soit d’une expérience du déracinement, soit d’une sorte de fierté d’appartenance à un pays petit mais costaud. En tout cas, la question de l’identité tient une emprise importante sur une bonne partie de notre production littéraire.

Sans dire ici qu’il faut gommer tout sentiment de conscience nationale dans l’expression et la création littéraire, le caractère cosmopolite de notre pays et de ses écrivains – beaucoup d’entre eux ont fait des études à l’étranger, y ont longuement séjourné, ou y vivent encore – offre pourtant la possibilité de fictions totalement libres, supranationales, capables de dépasser les interrogations existentielles liées à la question identitaire. Les rares romans luxembourgeois qui osent se lancer dans ce qu’on appelle de nos jours un peu stupidement le courant de la World-Literature, c’est-à-dire dont le seul thème n’est pas une espèce de nostalgie régionale, font parfois preuve d’une féconde – dans le sens qu’ils inspirent les chercheurs – complexité, tout aussi bien au niveau formel qu’à celui des contenus de culture.

Un de ces exemples est le roman Nuits de Jean Sorrente, paru en 1994 aux éditions Phi. Nuits, qui a failli être publié par les éditions de Minuit (Jérôme Lindon, directeur de Minuit, le jugera finalement trop influencé par Claude Simon), raconte en parallèle deux histoires : celle d’un personnage nommé Maintes, interné dans un sanatorium, où il passe ses journées à discuter avec les autres patients et à brasser ses souvenirs d’un amour malheureux avec une dénommée Sophie ; et celle de l’enfance dudit Maintes. Nuits contient un patron (a pattern, en anglais) mythologique : il est une « Orestie » un peu diffuse mais très révélatrice quant aux motifs des personnages et aux thématiques du roman.

Dans Nuits, le drame des Atrides change de cadre spatio-temporel et se trouve transposé de la Grèce légendaire au Luxembourg des années 1950. Mais contrairement à d’autres transpositions, par exemple Mourning becomes Electra d’Eugene O’Neill1, certains personnages gardent leur nom mythique, même s’ils changent d’identité : le père du narrateur, innommé, est par exemple mécanicien, non pas roi. Quant à la mère, elle entretient une liaison avec le docteur de la famille, Egisthe. Elle prétexte régulièrement de petits malaises pour lui rendre visite à l’hôpital. Un jour, le garçon épie les amants à travers une fenêtre du parc de l’hôpital : plus tard le jardinier observera « l’air confus du garçon, l’émotion qui lui embuait les yeux, sa dégaine hésitante lorsqu’il regagna le fond du parc »2.

Addolescent, le narrateur se liera d’amitié à Pylade, son cousin. Selon la tradition, Pylade, fils du roi Strophios, chez qui le jeune Oreste est placé par Électre après l’assassinat d’Agamemnon, est également cousin d’Oreste. Une forte amitié liera les deux hommes. Dans Nuits aussi, les deux garçons deviennent inséparables. Ils vivent ensemble leurs premières expériences : drogues, filles, lectures. Quant au narrateur, si on le retrouve au début du livre dans un sanatorium, c’est pour faire allusion à la folie d’Oreste.

Cependant, les personnages de Nuits ne semblent réactualiser le mythe des Atrides qu’en surface. S’il y a bien reprise de certains thèmes, comme l’adultère de la mère ou l’amitié entre cousins, le lecteur remarque rapidement l’absence des grands mythèmes du récit d’Oreste : il n’y a pas de meurtres. Le père n’est pas tué par la mère ou l’amant de celle-ci. Maintes ne commet pas de matricide pour se venger de la mort du père. Le mythe d’Oreste n’est donc pas à proprement dire l’objet du texte sorrentien, il n’est pas entièrement repris : il n’y a qu’une saisie plus ou moins partielle. Lorsqu’un mythème se manifeste de telle façon, c’est-à-dire de façon patente3, il tend au stéréotype identificateur, à la « clichéisation » : plaqué sur la fiction, il perd en profondeur. Le mythe devient simple instrument descriptif de la fiction qui le contient. L’appellation mythique, se plaquant sur le texte sorrentien, sert à rendre évidentes, de façon allégorique et exagérée, les intentions des personnages, leurs motifs psychologiques, sans que l’auteur ait besoin d’avoir recours à la psychologisation habituelle du roman conventionnel, naturaliste.

Il n’y a donc moins un désir de continuation du mythe d’Oreste, que de puiser en lui pour nourrir une structure thématique et de donner, par ce qu’on peut être amené à appeler des affleurements mythologiques, de l’intensité aux personnages. Le sens profond du mythe lui-même risque, dans cette opération, de disparaître. Gilbert Durand parle, dans un tel cas, d’« usure du mythe », c’est-à-dire d’« évaporation de l’esprit du mythe au profit de l’appareil descriptif, du placage allégorique »4.

Il est possible d’interpréter ces affleurements mythologiques comme une conséquence de la maladie nerveuse de Maintes, qui est décrit comme un être cultivé et sensible, se perdant dans des comparaisons mythologiques : Sophie devient tour à tour une « Iphigénie » ou une « Psyché languissante » ; l’amant de la mère est décrit comme « une espèce de Bacchant ou de Silène athlétique ». Il s’agit donc moins de résurgences mythiques que d’une vague archétypisation : le narrateur accorde à une situation fictionnelle la démesure, la valeur hyperbolique nécessaire pour qu’ait lieu une espèce de transfert de l’expérience singulière à l’expérience universelle et emblématique (le choc de l’adultère de la mère, la violence de l’amour, etc.) Le narrateur transfère à son texte tout le pathos des figures mythologiques.

Évidemment, il ne s’agit pas ici de prétendre que seuls les romans remplis de références mythologiques sont de bons romans (c’est loin d’être le cas), mais de montrer qu’il y a au Luxembourg autre chose que l’éternel écriture du « Heimweh ».

1 Où Agamemnon devient Ezra Mannon, Clytemnestre Christine, Egisthe Adam Brant, etc. Cf. Mourning becomes Electra, Liveright, New York, 1931.
Ian de Toffoli
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