Le phénomène de la « biologie de garage »

Bâtiself

d'Lëtzebuerger Land du 11.11.2011

Est-ce possible de monter un laboratoire avec un budget de zéro euros ? On est vite tenté de répondre par non. Après tout, l’équipement scientifique, les salaires des chercheurs, l’entretien d’un laboratoire… tout cela coûte relativement cher. Pourtant, à travers le monde, on note de plus en plus d’exemples qui démontrent que c’est faisable : on peut créer un labo (presque) sans argent…

Thomas Landrain est une de ces personnes qui ont réussi ce pari. Landrain est doctorant à l’Institut de biologie systémique et synthétique à Paris, un laboratoire créé l’année passée avec le soutien de Genopole et l’Université d’Évry. Mais, à côté de son doctorat, il s’est lancé dans une aventure originale. Il y a six mois, il a créé l’association La Paillasse qui se définit comme « a group of passionate people about biology, each with his or her own area of expertise, interest and dedication. Some are from the computer side (read geeks), some others are PhDs, researchers, professionals and students from the biology side, all of them want to see new things and interesting projects in the biology domain. »

Au début de son histoire, l’association ne disposait que d’une toute petite surface : quelques mètres carrés à peine d’une paillasse (rappelons qu’on appelle paillasse le plan de travail dans un laboratoire) dans le laboratoire Electrolab, un laboratoire situé dans la zone industrielle de Nanterre, au Nord-ouest de Paris. Mais, en novembre cette année, La Paillasse occupera enfin un vrai laboratoire, cette fois-ci de quinze mètres carrés.

C’est ici que l’histoire devient particulièrement intéressante, puisque ce labo s’est créé sans argent. Alors, comment a-t-on fait ? Réponse : grâce à des donations. En fait, les laboratoires de recherche disposent souvent d’équipements dont ils veulent se débarrasser – soit parce qu’il est trop vieux, soit parce qu’il y a des machines plus sophistiquées… Mais, du moins en France, un laboratoire de recherche ne peut pas simplement offrir cet équipement au premier venu. C’est pour cette raison que Thomas Landrain a créé une association afin de pouvoir, de façon officielle et légale, profiter de donations, comme un bain-marie, des agitateurs, une centrifugeuse, des frigos, une machine PCR. C’est surtout grâce aux dons d’un ancien laboratoire de la mairie de Paris et du Genopole de Paris que la Paillasse a pu se transformer en vrai laboratoire.

Très prochainement la Paillasse pourra donc se lancer dans divers projets : l’atelier « Bioéthique » (déjà en route) qui veut définir les limites actuelles de la juridiction française et européenne quant à la manipulation d’échantillons biologiques et chimiques et donc « aider La Paillasse de fournir un cadre juridique à ses activités expérimentales et sociales » ; la fabrication de kits de détection d’OGM dans la nourriture ; la création d’énergie renouvelable à partir de déchets, de bactéries et d’algues ; ainsi que des projets dans le domaine de l’informatique.

La Paillasse se veut être un laboratoire « ouvert et transparent ». À côté donc, d’être un projet scientifique, c’est aussi un projet à visée politique : « Les citoyens doivent avoir dans leurs mains un contre-pouvoir pour participer aux choix sociétaux concernant l’utilisation de ces technologies ».

Les motivations et les discours des gens qui se lancent à travers le monde dans ce que l’on appelle la « biologie de garage » ou la « do-it-yourself biology » se ressemblent. La biologie de garage est souvent applaudie pour son potentiel pour démocratiser la science, pour favoriser une « science citoyenne », pour le empowerment de personnes ordinaires, pour ses valeurs éducatives et socio-culturelles. Mais les critiques se font aussi déjà entendre : bricoler avec la biologie hors des institutions scientifiques est un risque potentiel pour la sécurité d’un pays (une peur surtout exprimée aux États-Unis), un danger potentiel pour les personnes et pour l’environnement.

Il y a tout un tas de lieux, de laboratoires, d’associations et de réseaux qui ont émergé autour de cette biologie de garage.1 L’association appelée DIYbio (Do-it-yourself biology), sans doute la première association au monde dédiée à la biologie de garage, a été créée dans la région de Boston en 2008 et se décrit comme une « institution pour le biologiste amateur ». La première réunion du groupe a eu lieu dans un pub irlandais à Cambridge (USA), avec environ 25 personnes présentes, notamment des ingénieurs, des étudiants et des professeurs. De ces 25 personnes, on est passé à environ 2 000 membres aujourd’hui (la mailing list de La Paillasse, pour comparaison, compte 70 membres dont un « noyau dur » de dix personnes environ).

Des associations comme DIYbio sont aujourd’hui présentes partout dans le monde : Inde (Bangalore), Dane[-]mark (Copenhague), Royaume-Uni (Londres, Manchester), Espagne (Madrid), France (Paris), Canada (Vancouver), Singapour (un blog), Allemagne (Berlin et Fribourg). La plupart des groupes de biologie de garage sont cependant localisés aux États-Unis (Baltimore, Boston, Cambridge, Chicago, Houston, Los Angeles, le Main, New York, San Diego, San Francisco, Seattle). Le « quartier général » du biohacking étant le Massachusetts Institute of Technology.

Il s’avère toutefois difficile d’estimer le nombre exact de personnes qui sont actuellement impliquées dans la biologie de garage. D’un côté, on estime qu’« il n’existe pas de laboratoire de garage actif […] les médias surestiment et mythifient des pratiques très pauvres : en ce moment la biologie de garage n’est pas un lieu de recherche et d’innovation »2. De l’autre côté dans la presse on parle de « centaines de ces chercheurs, et beaucoup font de la recherche hautement spécialisée sur le séquençage d’ADN et des expériences avec des bactéries vivantes » ou que des « scientifiques amateurs créent des microbes mutants dans les laboratoires qu’ils ont mis en place dans leurs propres maisons ».3 L’ampleur de la biologie de garage est donc difficile à mesurer, ceci pour au moins deux raisons : la biologie de garage est un phénomène très récent et émergent et, deuxièmement, elle se déroule très souvent à la maison ce qui la rend moins publique, moins institutionnalisée et moins visible que la biologie qui se fait dans des laboratoires universitaires par exemple.

Une des histoires les plus médiatisées est celle de Kay Aull. Pour le prix d’environ mille dollars, cette jeune étudiante a mis en place un laboratoire dans un placard de son appartement à Boston. Les appareils qu’elle a construits et qu’elle utilise sont par exemple : un cuiseur à riz pour distiller de l’eau ; un incubateur fabriqué à partir d’une boîte d’emballage en polystyrène, le thermostat d’un aquarium, un ventilateur, un coussin chauffant, et un thermomètre digital ; une boîte électrifiée (pour séparer l’ADN) construite à partir d’un cadre photo et d’une boîte en plastique enveloppée de papier aluminium ; de la lumière bleue (pour être en mesure de voir l’ADN) à partir d’une boule de Noël bleue ; un thermocycleur et une machine à électrophorèse achetés sur eBay. Grâce à ces outils basiques et bricolés, elle a même été capable de construire un test de l’hémochromatose (son père a été diagnostiqué avec cette maladie génétique et elle voulait savoir si elle portait aussi cette mutation).

Ces prochaines années, on entendra certainement encore parler de ces gens comme l’américaine Kay Aull ou le français Thomas Landrain qui, souvent avec peu de moyens, mais avec beaucoup d’inventivité, « bricolent » avec la biologie.

1 Pour un bon aperçu sur la biologie de garage, la « do-it-yourself biology » et le « biohacking » voir : Wohlsen, Marcus (2011) Biopunk : DIY Scientists Hack the Software of Life, New York : Current.
Morgan Meyer
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