Cinéma

L’Histoire. Avec une grande hache

d'Lëtzebuerger Land vom 19.05.2017

Paraphrasons d’abord Georges Perec pour donner un titre à cet article. Dans la partie autobiographique de son ouvrage W, l’auteur français utilisa ces mots pour décrire son enfance dans les années 40. Cette histoire-là ne lui avait pas laissé le loisir d’avoir des souvenirs. Elle avait coupé, massacré, tenté de se réécrire. Si elle n’est pas aussi mondiale et collective, la guerre de James Baldwin, contemporain d’outre Atlantique, est tout aussi dévastatrice.

L’auteur écrivit à New York, puis Paris et Saint Paul de Vence. Il lègue une bibliographie modeste mais toujours militante, dépositaire et traducteur d’une culture Noire qu’il a vécu dans sa chair. Ségrégation. Violence. Accusations. Le réalisateur haïtien Raoul Peck, ancien ministre de la Culture en son pays, ancien professeur de la Tisch School de New York, président de la Femis depuis 2010 et surtout documentariste insatiablement curieux (du Congo libre à l’affaire Grégory), fervent lecteur de Baldwin depuis l’adolescence, a choisi le texte inachevé Remember this house comme point de départ pour son film I am not your negro. Routard des festivals (y compris le dernier Luxembourg City Film Festival), le documentaire, coproduit par de nombreux pays dont la Belgique, fut également sélectionné à l’Oscar. On aurait pu y voir un bel exercice de storytelling sur un sujet nécessaire et très étudié ces temps-ci, or, il faudrait plutôt compter sur deux écritures singulières.

Celle évidemment de Baldwin, récoltée, retricotée, forte d’un verbe acéré par nécessité et d’une réflexion basée sur des confrontations édifiantes. L’écrivain propose une histoire de l’Amérique, des terreaux du racisme sur lesquels le pays est né, colonisateur de peuples par définition. Il revisite les classiques du cinéma, John Wayne et consorts, en dénonce la violence banalisée, du triomphe sans peine de l’homme blanc, ce héros à qui l’on peut tout pardonner. Tente des explications dépassionnées sur sa relation à l’homme Noir, celui qu’on pense inférieur par défaut, interroge la nécessaire opposition. Baldwin balaye le déterminisme social, rend hommage à ses amis Martin Luther King Jr, Malcom X et Medgar Evers, assassinés sauvagement, images parmi les images. Juste pour ne pas oublier, jamais, comme Rodney qui aura survécu, comme Trayvon qui n’aura pas eu cette chance. Des histoires découpées. À la fin, cette question lancinante, pour tuer dans l’œuf les attaques de racisme anti-blanc, cette question qui reste en suspens : pourquoi, en premier lieu, avoir besoin d’un nègre ? Encore une fois, dans une nonchalance qu’il sait contradictoire, Baldwin resserre l’étau et le présentateur, jeune col blanc qui s’imagine moderne, n’en mène pas large.

Et pour faire entendre cette parole, il fallait bien Samuel L. Jackson en VO, Joey Starr en VF. Plus qu’une caution, c’est tout le vécu de ces acteurs et leur intimité particulière avec le spectateur que Peck sollicite. Reconnaissant envers les légataires du patrimoine de Baldwin, le cinéaste articule sa voie autour des idées de l’écrivain. Mais au-delà de la révérence, c’est bien lui qui tisse le plan, choisi de développer certains aspects plutôt que d’autres. Les allers-retours entre la politique, les médias et le ressenti sont nombreux, nécessaires, parfois une simple citation en voix off fait entendre la résonance douloureuse entre leur époque et la nôtre. Les images d’archives, précieuses, d’une Amérique galvanisée aux slogans nauséabonds mais aussi nourrie d’initiatives individuelles altruistes, guidées par les mots de Baldwin et par une musique omniprésente forment le langage particulier de Raoul Peck, militant rompu aux pièges du docu à charge ou complaisant. La narration, guidée par des chapitres, se fait de plus en plus précise, de plus en plus implacable et la question raciale devient alors l’essence de l’humanité, une humanité qui en 2017, est à feu et à sang de n’avoir rien compris. Le documentaire, sorti quelques jours après la prise de pouvoir de Trump, n’en finit pas de dire toute l’urgence à repenser le rapport à l’autre et la subordination ordinaire.

Marylène Andrin-Grotz
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