Jennifer Lyszyszack

L’odeur de l’encre et du souffre

d'Lëtzebuerger Land du 26.02.2016

Pas encore 25 ans et on retrouve déjà les sérigraphies et les dessins de Jennifer Lyszyszack dans les événements socio-culturels et les endroits les plus courus de Luxembourg. Forte de l’enthousiasme qu’elle ressent au Grand-Duché, où elle est installée depuis trois ans, la jeune femme a lancé depuis peu sa boutique en ligne de produits sérigraphiés Oh Mamie !

La passion de la sérigraphie est née chez « Jenni » lors d’un atelier organisé par La Laiterie à Strasbourg, alors qu’elle est encore étudiante au sein de l’Institut supérieur des arts appliqués de la capitale alsacienne, une « petite école familiale » dont elle apprécie tout particulièrement l’atmosphère conviviale, l’accessibilité du corps professoral et la situation idéale, à quelques pas des meilleurs bars de la capitale alsacienne. Son BTS de communication visuelle en poche, la jeune diplômée s’oriente presque logiquement vers une carrière de graphiste en agence, laissant de côté son premier coup de cœur pour ce procédé artisanal qu’elle apprécie beaucoup mais qu’elle a alors du mal à appréhender. Mais l’expérience en société s’avère rapidement décevante... En effet, le courant ne passe que très alternativement entre elle et le commercial et elle déplore le manque de contact avec le client, l’impossibilité d’entendre et d’interpréter directement ses envies et ses goûts.

Très fonceuse, la jeune fille alors à peine entrée dans la vingtaine s’installe à son compte, créant surtout des logos pour des PME, puis des identités visuelles plus poussées pour des clients réguliers. Et même si les missions ne sont pas toujours les plus sexy, elle met un point d’honneur à toujours « envisager chaque tâche de plusieurs manières différentes et de trouver à chaque fois l’approche qui en fera un travail plaisant, où je peux apposer ma patte ». C’est alors qu’elle renoue avec la sérigraphie, en réalisant son propre pack de communication avec l’atelier Bikini. Elle se documente et construit seule son atelier de sérigraphie dans sa chambre. À chaque nouvelle étape à maitriser – insolation, tirage, dégravage... – elle fait appel à son tempérament de couteau suisse : « peu importe le défi, il fallait que je le relève ! ». Il lui faudra deux mois pour que sa première sérigraphie voie le jour... Cette dernière, même s’il ne s’agit pas de sa production la plus aboutie, reste encore aujourd’hui la préférée de Jenni et c’est en l’occurence cette beauté et cette unicité qu’elle arrive à voir dans tout, y compris le raté, que l’artiste affectionne le plus dans le travail de sérigraphie.

On retrouve d’ailleurs bien cet amour de l’imparfait et du bizarre de manière générale dans le travail de Jennifer Lyszyszack, avec une première obsession des plus particulières : les mamies, affect original ayant donné son nom au e-shop de la demoiselle. Celles-ci se retrouvent ainsi dans bon nombre des œuvres disponibles, et ce dans des situations aussi variées que sulfureuses. Car si elle voue presque un culte à ces représentantes du passé, Jenni aime que ces mamies, souvent inspirées de sa propre grand-mère aussi simple et aimante que dragueuse et grivoise, possèdent un léger penchant pour le vice : cigarette, magie noire, sexe... « Tout passe avec les mamies, elles peuvent être les plus odieuses et dépravées, j’ai toujours eu l’impression qu’on pouvait tout leur pardonner ». Et lorsqu’elles ne sont pas en train de glisser doucement mais sûrement vers une délicieuse débauche, la dessinatrice leur réserve le même sort a priori peu enviable qu’aux animaux qui complètent sa collection : elle les découpe en morceaux et révèle d’une façon métaphorique et sublimée ce qu’elles cachent à l’intérieur – littéralement.

Cette seconde thématique relève clairement du paradoxe lorsqu’on sait que Jenni est une végétalienne de la première heure, qui ne supporte que très peu de se séparer de son Basset Hund, un antagonisme qui ne la dérange pas plus que ça, au contraire. Ainsi, pour elle, révéler l’intérieur de ces créatures humaines et animales de façon crue mais jamais gore relève de l’amour qu’on peut leur porter, du désir d’en connaître tous les composants et probablement d’une envie propre de faire ressortir quelque frustration. Le tout résulte en un univers onirique, joyeusement étrange et drôle, exécuté avec rigueur et précision sur divers supports se retrouvant dans la boutique en ligne Oh Mamie ! Son produit phare du moment : un carnet fait entièrement à la main, de la couverture sérigraphiée au découpage et à la reliure, dont chaque exemplaire unique rend compte du caractère passionné de Jennifer, qui déclare avec un large sourire candide : « J’ai toujours adoré le papier, son odeur et son toucher qui provoquent une vraie émotion chez moi. C’est ce qui fait que je me suis toujours tournée vers le print plutôt que vers le digital. Essayez donc de sentir un écran... il ne se passe pas grand chose ! ». Jennifer Lyszyszack sent bon le frais, une odeur rare qui donne envie de s’imprégner comme elle de celle du papier d’un de ses jolis carnets...

Fabien Rodrigues
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