Colonia Dignidad et Sunset Song

« Only fools love being alive »

d'Lëtzebuerger Land du 04.03.2016

Daniel Brühl et Emma Watson. Voilà des stars, de vraies stars, lui du cinéma allemand, elle du cinéma international (merci Harry Potter) qui viennent tourner au Luxembourg, la presse people se rue sur leur duo, se demande si leur complicité cache autre chose, une amourette peut-être, ce serait si beau... Le film de Florian Gallenberger, réalisateur allemand, oscarisé en 2000 pour son court-métrage Quiero ser, a reçu 2,2 millions d’euros d’aide financière directe du Film Fund. Mais les stars n’ont pas daigné venir à la première du film, dimanche dernier dans le cadre du LuxFilmFest. Peut-être parce qu’ils étaient vraiment pris par des agendas serrés, peut-être aussi parce qu’ils ne s’identifient pas plus que ça à ce film qui passe pour une production allemande. Il faut dire que Nicolas Steil, le coproducteur luxembourgeois (Iris Productions), y vit lui-même surtout un moyen de faire entrer sa société sur le marché allemand.

Colonia (ou Colonia Dignidad) traite un sujet très allemand, un de ces scandales auxquels Der Spiegel offre au moins un dossier spécial par an : l’ancien nazi Paul Schäfer avait monté, à partir de 1961, au Chili, une sorte de camp de concentration en apparence catholique, où il exploitait des centaines d’adultes et abusait de leurs enfants, certains allemands, mais aussi des Chiliens. À partir du coup d’État du général Pinochet, en 1973, la Colonia Dignidad devint en plus un refuge pour les redoutés services secrets chiliens et abrita leurs tortures et leurs dépôts d’armes. Après la dictature seulement, la Colonia est démantelée, Schäfer prend la fuite, mais est arrêté en 2005 à Buenos Aires. Il est condamné pour viol sur mineurs, assassinat etc à 33 ans de réclusion, mais meurt en prison en 2010, à l’âge de 88 ans. La semaine dernière encore, la Zeit consacrait deux pages au témoignage de Wolfgang Kneese, un des premiers prisonniers de la Colonia Dignidad, et surtout un des seuls à avoir réussi à prendre la fuite, en 1966, et à avoir alerté l’opinion publique. Aujourd’hui encore, il lutte pour que la souffrance des victimes et la responsabilité de l’État allemand – qui est notamment accusé d’avoir collaboré avec Schäfer par le biais de l’ambassade allemande au Chili – soient reconnus.

Cette « histoire vraie » comme le précise le film dès son générique (ce qui est encore cimenté par des images d’archives des liasses populaires pro-Allende dans les rues de Santiago), sert de toile de fond au drame romantique de Florian Gallenberger. Une histoire à l’eau de rose et aux caractères caricaturaux absolument insupportables. D’abord parce que cette romance entre Daniel, un bel artiste allemand politiquement engagé, qui est parti lutter aux côtés du peuple chilien (« Allende, Allende ! El pueblo te defiende ! »), et son hôtesse de l’air de copine, la belle Lena, qui lui en veut d’être militant mais le suit par amour dans l’enfer de la Colonia Dignidad, est tirée par les cheveux. Elle sert surtout d’alibi pour montrer l’univers opprimant et l’arbitraire de ce tortionnaire catholique. Ensuite surtout parce que les deux stars jouent comme des pieds, surtout Daniel Brühl, dont l’expression ne va pas plus loin que celle du lapin lobotomisé qui découvre un chasseur armé. Restent les quelques belles surprises, notamment Michael Nyqvist, parfait en Paul Schäfer, et, côté luxembourgeois, Jeanne Werner en Doro, une des prisonnières, qui a ce grain de folie retenue qui la rend touchante.

Si on devait chercher un lien entre Colonia et Sunset Song de Terrence Davies, le deuxième film produit par Nicolas Steil présenté dans le cadre du festival, ce serait quelque chose comme : dénoncer la domination d’un patriarcat catholique sadique. Par ailleurs, tout oppose les deux films. Là où Florian Gallenberger opte pour une esthétique de film policier haletant – les deux héros vont-ils réussir à survivre et à s’échapper de la colonie ? –, Terrence Davies, réalisateur britannique à la filmographie longue comme un bras, choisit une narration épique et très lente. Normal, il veut raconter la vie d’une femme dans les tourments du début du XXe siècle en Écosse. Le film, lit-on, lui tint particulièrement à cœur et le montage du budget de cette adaptation du roman éponyme de Lewis Grassic Gibbons publié en 1932 fut long et difficile. L’enveloppe de quelque 1,8 million d’euros débloquée par le Film Fund luxembourgeois a finalement rendu le tournage possible. La participation luxembourgeoise se retrouve surtout dans les métiers techniques et la postproduction.

Sunset Song est peut-être ce film sur la Première Guerre mondiale qui n’a jamais été développé au Luxembourg. Il raconte l’histoire de Chris Guthrie, une jeune femme douée aux études, qui vit une vie dure et ascétique dans un foyer dominé par un père violent (Peter Mullan), qui baise sa femme comme un animal et bat ses enfants comme un sans cœur. Elle aurait pu devenir institutrice, Chris, elle en avait l’intelligence. Mais la vie en a décidé autrement : restée seule avec son père, elle fait femme au foyer et s’en accommode. À la mort du père, elle hérite de la ferme et fait la connaissance de son grand amour, Ewan, mais l’idylle ne sera que de courte durée, puisque la guerre éclate et Ewan est enrôlé.

Raconté à la première personne (en voix off) par Chris (touchante Agyness Deyn), Sunset Song est un hymne à l’endurance émotionnelle et à la terre écossaise éternelle, qui perdure alors que les hommes et les femmes qui la peuplent ne sont « qu’un souffle ». Michael McDonough a réalisé des images époustouflantes de champs de blés bercés au soleil, et même de la campagne (néo-zélandaise, où le film fut tourné) sous la pluie. C’est un film classique et beau, mais comme pour Colonia, on se demande un peu pourquoi il était nécessaire de le faire – sinon pour la poésie de son écriture –, et pourquoi le Luxembourg devait le co-financer.

Le titre de cet article est une citation de Chris Guthrie dans Sunset Song.
josée hansen
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