Found in Translation

Déplacé®

d'Lëtzebuerger Land du 25.11.2011

Voici le troisième chapitre d’une exploration entreprise en 2010 à Bruxelles sous la houlette du même curateur, qui préfère se dire « art worker » pour résumer l’ensemble de ses activités outre celle-ci, critique et organisateur/programmateur d’expositions. Emmanuel Lambion a 43 ans et il travaille aussi bien non pas sous son propre nom mais celui d’une plate-forme, Bn-Projects. Selon Lambion, le volet luxembourgeois, Chapter L de Found in translation, est la plus aboutie des expériences commencées avec Chapter D à la galerie bruxelloise Elaine Levy Project. Créée en janvier 2006, Elaine Levy Project se veut « le point de départ d’un vaste projet de promotion de la jeune scène européenne et internationale ». Le deuxième volet, Chapter H, s’est poursuivi ensuite à la Maison Grégoire, une réalisation du célébrissime architecte Henri Van de Velde de 1933, devenue depuis 1995 à l’initiative de Véronique et Philippe Terrier-Hermann un lieu accessible au public, « à travers la mise en place d’une programmation d’expositions de jeune artistes, belges et issus de la scène internationale ». Depuis septembre 2008, la programmation artistique de la Maison Grégoire est assurée par Emmanuel Lambion.

L’histoire ne dit pas quels sont les contacts et les liens entre Lambion et le Casino. Toujours est-t-il que l’espace d’art contemporain lui a paru, avec son architecture désuète de lieu de fêtes bourgeoises détournée en espace d’art contemporain, expérimental, un endroit particulièrement adapté pour l’appropriation par des artistes qui s’intéressent aux glissements de la société non plus post-industrielle, ni post-moderne mais technologique – voire au-delà. C’est le sens à donner au terme de « translation »… On ajoutera que parmi les artistes qui participent à l’investissement du Casino, certains sont diplômés du très prisé HISK, le Higher Institute for Fine Arts Flanders.

Il est certain que les écoles des beaux-arts restent parmi les rares lieux d’expression libres dans la société actuelle. Mais si Found in translation traduit assurément fort bien le désarroi de notre époque, on dirait ici qu’elle est à tel point alarmée par le catastrophisme ambiant qu’elle en conçoit une grande peur devant tout ce qui a encore de la chair. Parmi les œuvres donc majoritairement désincarnées présentées ici, on en citera néanmoins quelques-unes, lisibles. Car certes, depuis Marcel Duchamp, l’art a hissé haut les couleurs de la transgression. Mais le quidam a quant à lui le droit de pouvoir se fier à son regard, l’outil qui lui a été donné pour voir…

Lara Almarcegui, qui travaille sur les architectures délaissées, montre une photo d’un tas de gravats et comment son volume occupe le site de la maison qui vient d’être démolie. Pierre Bismuth présente lui aussi une pièce dira-t-on « littéralement brut ». Il s’agit d’un diaporama où le spectateur voit la transcription par une dactylo, qui n’en saisit pas forcément le sens, des dialogues du film Profession reporter de Michelangelo Antonioni.

On pourra trouver touchantes les pièces d’Edith Dekyndt et de Lucia Bru. La première, via un système bricolé, projette, agrandie sur un mur, la petite lumière palpitante d’un ordinateur sur mode veille. Le battement dématérialisé de la haute technologie, qui accompagne la nuit de la plupart d’entre nous bat comme un cœur. Bru elle, qui occupe des espaces interstitiels habituellement inusités du Casino, y projette la vidéo d’un cheminement éphémère de feuilles de papier peu à peu dématérialisé par le vent. D’autres s’interrogent sur la valeur matérielle ou formelle des objets : Ann Veronica Janssens, en donnant littéralement son poids d’or à un simple auvent quand Hedwig Houben dans une vidéo se demande qu’est-ce qu’une sculpture réussie et une sculpture ratée ?

On devrait ainsi continuer l’énumération explicative des trente artistes présentés par Lambion. Car il est un travers que connaît actuellement une certaine scène artistique : cultiver « l’être entre soi » qui oblige les autres à revenir au terme usuel de translation : traduction. Emmanuel Lambion le dit lui-même en guise de chute à l’introduction au livret Le parcours qu’il a rédigé : « Et maintenant serait-il possible, s’il vous plaît, d’essayer de traduire tout ceci ? »

L’exposition Found in translation, Chapter L, avec des œuvres de Lara Almarcegui, Juan Arata, Wojciech Bakowski, Pierre Bismuth, Aline Bouvy & John Gillis, Lucia Bru, Liudvikas Buklys, B-1010, be-DIX_TIEN, Francisco Camacho, Ludovic Chemarin, Koenraad Dedobbeleer, Edith Dekyndt, Simona Denicolai & Ivo Provoost, Agnès Geoffray, gerlach en koop, Jos de Gruyter & Harald Thys, Sofie Haesaerts, Saskia Holmkvist, Hedwig Houben, Ann Veronica Janssens, Eleni Kamma, Ermias Kifleyesus, Gabriel Kuri, Adrien Gary Lucca, Jani Ruscica, Robert Suermondt, Simon Starling, Pieter Vermeersch, VVORK et Freek Wambacq ; commissaire : Emmanuel Lambion, dure encore jusqu’au 8 janvier 2012 au Casino Luxembourg – Froum d’art contemporain, 41 rue Notre-Dame ; informations : www.casino-luxembourg.lu.
Marianne Brausch
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