Cinéma

S’échapper, peut-être

Sami Blood
Photo: Distributeur
d'Lëtzebuerger Land du 02.06.2017

Pour Elle-Marja (Lene Cecilia Sparrok) et sa sœur Njenna (Mia Erika Sparrok), il est temps. Il faut quitter le camp où elles vivent avec leur mère et leurs grands-parents pour rejoindre l’internat. Les deux adolescentes sont envoyées dans un pensionnat public réservé aux samis, peuple indigène au nord de la Scandinavie dont elles font partie. Là, on leur apprend l’essentiel. Pas besoin d’en faire des suédoises trop éduquées, même l’institutrice (Hanna Alström) coupe court aux rêves de l’ambitieuse ainée, qui est rapidement devenue la meilleure élève de sa classe. Les jeunes filles, recluses, doivent subir un examen anthropomorphique qui choque profondément Ella-Marja. Dehors, le racisme ordinaire est dans tous les regards que leur offrent les habitants du village. Désignées comme les lapons, cet ancien peuple porteur de guenilles, le groupe est le sujet de toutes les moqueries. Alors, quand un jour, Ella-Marja se fait inviter par le plus joli garçon du bal où elle s’est faufilé, l’espoir naît. Dans ses rêves et à l’autre bout de la ligne de train, Uppsala, la grande ville, là où tout serait permis. Mais lorsqu’enfin elle y arrive et souhaite poursuivre sa scolarité, l’utopie a du plomb dans l’aile. Partout, les mêmes regards : au mieux, de la curiosité et de la gêne, souvent, du mépris et des moqueries.

Sami blood, le premier long-métrage de la jeune réalisatrice suédoise Amanda Kernell, a été découvert ces derniers mois dans les sections parallèles de tous les plus grands festivals. À Luxembourg, il y était montré dans la compétition officielle et avait remporté le prix du Jury Jeunes. Film d’apprentissage, il met en scène un personnage qui cherche à s’émanciper et vivre comme il l’entend. Elle y réussira, puisqu’Amanda Kernell choisit d’ouvrir son film sur son retour à la terre, à un âge avancé, sans rien dire de cette vie qui vient de passer. C’est bien ce moment de transition qu’on décortique à cœur, ce passage plein de promesses et de douleurs. La jeune Elle-Marja est au centre du dispositif : les autres personnages, alliés comme adversaires, n’existent que par leurs regards posés sur elle. Elle est regardée, cette Sami, forte comme une éleveuse de rennes qu’elle ne voudrait plus être, belle aussi, mais pas de la même façon que ces jeunes bourgeoises dont elle ne connaît pas les codes. Elle s’affranchit, ose, de plus en plus. La caméra s’installe dans le bancal, la fragilité. C’est sa réaction qu’il faut attraper, la minute d’après. Cette sensation de ne jamais être à sa place, la mise en scène l’exacerbe, distancie l’héroïne des autres personnages en la filmant à des échelles constamment différentes, en les excluant du même cadre, sauf lors de la tentative d’Elle-Marja d’aimer. Le scénario est parfaitement rythmé et multiplie les moments forts, s’attache à équilibrer forces et faiblesses, tensions et respirations. Peut-être de manière finalement trop classique, sans prendre de risques et ainsi respecter le genre.

Mais la révélation du film est bien sûr son interprète, vraie Sami, vraie éleveuse de rennes et surtout, véritable actrice. C’est elle qui provoque l’émotion, fait naître le sentiment, qui familiarise le spectateur avec la honte, comme cette scène où elle est arrachée au bal et que l’on peut presque physiquement se retrouver dans son corps chaviré, ou bien avec les belles excitations. Sous ce jeu calme, cette attente de la vie, tout est intensité.

Marylène Andrin-Grotz
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