Disparition

La lutte et les lettres

d'Lëtzebuerger Land vom 04.01.2019

En mars 2011, Amos Oz envoya une traduction arabe de son roman autobiographique Une histoire d’amour et de ténèbres à Marouane Barghouti, le dirigeant palestinien emprisonné. La dédicace du romancier provoqua une vive polémique en Israël : « Cette histoire est notre histoire. J’espère que vous la lirez et que vous nous comprendrez mieux, tout comme nous essayons de mieux vous comprendre. Dans l’espoir de vous rencontrer libre et en paix. » Pour de nombreux hommes et femmes politiques de droite, Oz était allé trop loin. Certains exigèrent qu’il rende le prestigieux Prix Israël qu’il avait obtenu en 1998 pour ses accomplissements dans le domaine des lettres. Il faut bien savoir que Barghouti, qui de nos jours encore reste le leader politique le plus populaire parmi les Palestiniens, avait été arrêté en 2002 et condamné à la prison à perpétuité pour le meurtre de cinq personnes lors de la seconde intifada. Or pour Amos Oz, sioniste de gauche, Israéliens et Palestiniens avaient une histoire partagée. La reconnaissance de cette réalité était nécessaire pour construire la paix. Mais plus encore, il fallait que toutes les parties du conflit acceptent de faire des sacrifices et des compromis. Fondamentalismes et jusqu’au-boutismes étaient les ennemis de la paix. Interrogé sur sa vision pour l’avenir d’Israël, il expliquait avec son humour caractéristique que « le pays est très petit. Les Palestiniens n’ont nulle part où aller. La situation est la même pour les Israéliens. Ils sont semblables. Pourquoi ne dormiraient-ils pas ensemble ? Après un siècle de haine, on ne peut coucher ensemble d’un seul coup. Il vaudrait mieux d’abord partager la maison en deux appartements. »

Souvent il évoquait les deux stylos qu’il avait sur sa table de travail. Le premier, il l’utilisait pour écrire ses textes politiques critiquant le gouvernement israélien. Avec le deuxième il racontait les histoires des hommes qui vivaient sur ces terres déchirées. Depuis son décès le 28 décembre 2018 à l’âge de 79 ans, l’on a beaucoup parlé de l’engagement de l’intellectuel en faveur d’une résolution pacifique du conflit israélo-palestinien basée sur une solution à deux États. Membre fondateur de mouvement La paix maintenant, Amos Oz avait rejoint les rangs du Meretz, social-démocrate, durant les années 90, ayant été déçu par les politiques du parti travailliste.

Toutefois il ne faut pas oublier le romancier souvent pressenti pour le prix Nobel de littérature. Grand humaniste, il chanta pendant plus d’un demi-siècle l’homme dans toutes ses contradictions, mettant en exergue sa grandeur et ses mesquineries, ses lumières et ses ténèbres, souvent avec une pointe d’ironie et toujours avec un profond amour et respect de l’humanité. Lui qui fut si souvent accusé de traitrise pour ses prises de position politiques explora le thème du traitre dans plusieurs récits, y compris dans son dernier roman traduit en français Judas. Son magnifique Une panthère dans la cave qui narre les relations délicates entre l’adolescent Profi, résistant en culottes courtes, et le sergent britannique Dunlop à l’aube de l’indépendance de l’État d’Israël est aussi une célébration de la langue hébraïque : Dunlop parle en hébreu biblique avec le jeune garçon qui maîtrise, comme seuls le peuvent les adolescents, tous les secrets de la langue parlée. Réflexion profonde sur la possibilité du vivre ensemble entre Arabes, Juifs et occupants britanniques, le récit est également un témoignage du miracle de la renaissance de l’hébreu comme langue vivante et langue littéraire.

Dans son message de condoléances aux proches du romancier, Mahmoud Abbas, le président de l’autorité palestinienne, souligna les « contributions culturelles et idéologiques » du romancier ainsi que son engagement pour la justice et la dignité humaine.  En fin de message, il présenta ses « sentiments d’affection et de consolation fraternels ». » Que Palestiniens et Israéliens puissent, en ces temps difficiles, parler de fraternité est aussi le fruit de la lutte menée par Amos Oz.

Laurent Mignon
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