Le groupe Ceratizit à Mamer, implanté depuis douze ans en Chine, passe à la vitesse supérieure en s‘associant à un producteur taiwanais atypique. Le partenaire « idéal »

Porte ouverte sur la Chine

d'Lëtzebuerger Land vom 09.12.2010

L’un des événements marquants de l’année pour l’industrie luxembourgeoise aura sans conteste été l’acquisition par Ceratizit, entreprise spécialisée dans les solutions pour les matériaux durs (des forets de perceuses à la fraise du dentiste en passant par la pointe de stylos ou la pièce de coupe sur mesure pour l’industrie aéronautique) basée à Mamer, d’une participation de cinquante pour cent dans le producteur chinois de carbures CB Carbide. Présent en Chine depuis 1998, « mais à dose homéopathique », avec une cinquantaine de personnes sur place, selon les explications du président du directoire Jacques Lanners, la transaction avec CB Carbide offre à Ceratizit un tremplin pour se globaliser davantage et diversifier sa production sur un marché très affecté par la crise et particulièrement tributaire des Chinois, qui contrôlent les trois-quarts de la production mondiale de carbure de tungstène, un matériau très dur résultant d’une combinaison de carbone et de tungstène.

Une position qui permet d’ailleurs à la Chine de faire la pluie et le beau temps sur les prix de ces matériaux, en régulant le marché plutôt à son avantage que contre. Les sociétés produisant le carbure de tungstène étant toutes aux mains de groupes publics chinois, le contrôle de la production et du marché en est d’autant plus aisé. Une hausse des prix de vingt pour cent est intervenue récemment sous l’effet des restrictions des Chinois.

De cinquante personnes, l’unité chi­noise issue de la fusion opérant désormais sous le nom de CB Ceratizit Luxem­bourg S.A. est passée à 1 500 employés, répartis sur huit sites de production à Taiwan et treize bureaux de vente dans le monde. De 4 000 personnes, Ceratizit est passé d’un coup à 5 600 employés.

La diversification de Ceratizit en Chine est sans doute une question de survie du groupe qui se place au sixième rang mondial et au premier pour ce qui concerne les matériaux dit d’usure et entend mettre davantage le turbo sur les marchés BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) et moins sur l’Europe. Le vieux continent représentait avant la crise 80 pour cent du chiffre d’affaires, les Amériques et l’Asie chacun dix pour cent.

L’objectif des dirigeants de Ceratizit fut dans un premier temps de modifier le rapport avec moins d’Europe (60 pour cent) et un meilleur dosage en Amérique et en Asie (vingt pour cent sur chacun des deux continents). « Nous avons laissé tomber l’objectif de réaliser à court terme vingt pour cent de notre chiffre d’affaires aux États-Unis parce que nous pensons que ce n’est pas le moment d’y investir », explique Jacques Lanners. La diversification passe donc pour l’heure par l’Asie où d’ailleurs la plupart des grands clients de Ceratizit (Hilti ou Bosch) sont déjà afin de minimiser leurs coûts de production. « Nous sommes le numéro un mondial dans la fabrication de plaquettes de forets à béton et beaucoup de nos clients ont installé une partie de leurs unités de production en Chine », rappelle le patron de Ceratizit.

Le groupe est déjà implanté en Inde, où 150 personnes travaillent pour lui sur un marché « très profitable » affichant une croissance à deux chiffres. « L’Inde ne s’est pas développée comme la Chine au niveau des infrastructures », regrette toutefois le président du directoire de Ceratizit.

Les dirigeants du groupe luxembourgeois cherchaient depuis des années à renforcer leur installation en Chine à travers un partenariat. Si, après des années de négociations et une évaluation rigoureuse des risques (politiques, géographiques et sociaux), leur choix s’est porté sur CB Carbide, c’est que les deux groupes ont de nombreux points communs, à commencer par un actionnariat familial, ce qui est plutôt rare dans un pays où le tissu industriel est souvent aux mains de l’État avec des méthodes de gestion dont l’efficacité est loin d’être prouvée. « L’organisation de l’entreprise chez CB Carbide est plus proche des entreprises européennes que des entreprises chinoises », relève le patron de Ceratizit, laissant ainsi entendre, en bon connaisseur du marché chinois qu’il est devenu à force de le fréquenter (il a passé ses vacances d’été à Shanghai), que chez CB Carbide, tout le monde travaille, contrairement à ce qui se passe dans certaines entités publiques où une grande partie des forces de production, selon les clichés bien établis, passent une partie de leur temps à « buller », piquer un somme à la cantine ou à se griller une cigarette aux portes de l’usine.

L’investissement en Chine a suscité pas mal de craintes au sein de l’entreprise, à Mamer comme en Autriche, les syndicats craignant avant tout des délocalisations et des suppressions de postes dans les unités européennes du groupe. « Nous avons bien informé les gens sur le sens de nos investissements en Chine, relève Jacques Lanners. Le fait d’y investir garantit la pérennité du groupe, car nous ne pouvons plus nous permettre de produire tout en Europe ».

En attaquant le marché chinois à travers ce partenariat à cinquante-cinquante, Ceratizit entend principalement y faire produire des matériaux dits « commodities », à moindre marge, pour les écouler au niveau global et garder ainsi son rang au niveau mondial. « Nous ne pouvons plus tout produire en Europe en raison des coûts élevés de la main d’œuvre », signale Jacques Lanners. « Nous allons pousser la recherche en Europe, ajoute-t-il. Une fois qu’un produit aura atteint la fin de son cycle de vie, nous le basculerons en Asie et nous libérerons ainsi des capacités en Europe pour y réaliser des produits à capacités supérieures. »

La crise n’a pas entamé les capacités ni la détermination des dirigeants du groupe Ceratizit d’investir dans la recherche pour rester à la pointe des développements technologiques dans le secteur des matériaux durs. Une centaine de personnes travaille dans les deux département R[&]D en Autriche et au Luxembourg (cinquante chercheurs sur chacun des sites). C’est au grand-duché d’ailleurs que le quartier général de la recherche a été installé après la fusion réussie en 2002 de Cerametal Group et de l’Autrichien Planseetizit (d’où le nom Ceratizit). Sans doute parce que la recherche est mieux accompagnée par les autorités ici qu’en Autriche et aussi parce que les dirigeants luxembourgeois ont imposé ce choix à leurs homologues autrichiens, tout comme ils ont demandé que le siège social du groupe soit localisé à Mamer.

Du côté chinois, il est clair que le partenariat avec Ceratizit lui apportera la technologie européenne, afin de garantir sur son marché une qualité de production plus constante que celle qu’il offre actuellement, le travail du tungstène étant un procédé plutôt complexe, requérant beaucoup de technologie. « Cela fait partie des arrangements avec CB Carbide, indique Jacques Lanners. Nous allons les aider à monter en vitesse en ce qui concerne la quali-té. Cela dit, nous nous sommes répartis les marchés mondiaux, de sorte que notre partenaire chinois ne touchera pas à nos marchés en Europe et aux États-Unis. C’est à nous de décider ce que nous allons produire sur nos marchés et où nous allons le faire. Nous ferons du transfert de technologie ciblé, car nous ne voulons pas créer un concurrent en Chine ».

L’accord annoncé le 6 octobre prévoit ainsi que Ceratizit et CB Carbide fusionnent leurs activités de production et de vente en Asie, à l’exception de l’Inde, dans une nouvelle société, CB Ceratizit. « La société résultant de ceTTE joint-venture commercialisera des produits de CB Ceratizit et de Ceratizit en Chine, à Taiwan, en Corée, en Asie du sud-est et en Australie, alors que les produits de CB Ceratizit seront commercialisés en Europe, en Inde et aux USA par le réseau de Ceratizit », souligne le communiqué commun du 6 octobre dernier, qui était resté muet sur les détails financiers de la transaction.

L’activité de recherche et développement représente trois pour cent du chiffre d’affaires du groupe austro-luxembourgeois. La crise de 2009 n’a pas affecté le budget R[&]D de la firme tant l’avance technologique revêt un caractère vital.

Le chiffre d’affaires (hors Chine) a été de 500 millions d’euros en 2009, en baisse de 40 pour cent par rapport à 2007/2008, sous l’effet de la baisse de production dans l’industrie automobile et la construction qui sont les principaux débouchés des produits sortant des usines européennes de Ceratizit. Le groupe a connu une reprise des affaires en 2010, mais le chiffre d’affaires devrait rester de quinze pour cent en deçà de son niveau d’avant crise.

La crise de 2008/2009 a d’ailleurs obligé le groupe à se restructurer, ce qui s’est traduit par des fermetures de bureaux de vente à l’étranger (Autriche, Allemagne et Bulgarie) et une réduction des effectifs portant sur 700 personnes. « Le site du Luxembourg a été peu touché par la restructuration », souligne Jacques Lanners, précisant aussi que les recrutements avaient repris à la faveur du redressement des affaires depuis le début de l’année.

Véronique Poujol
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