Chroniques de l’urgence

Après le retrait américain

d'Lëtzebuerger Land du 08.11.2019

Le gouvernement américain a mis en branle la sortie formelle des États-Unis de l’Accord de Paris, une décision qui, bien qu’attendue, n’en a pas moins atterré ceux qui veulent encore y croire. Ils peuvent essayer de se consoler à l’idée qu’il s’agit jusqu’ici d’un cavalier seul, même le Brésil de Jair Bolsonaro ayant renoncé à emboîter le pas à Donald Trump. L’inadéquation entre l’urgence absolue de la crise climatique et les efforts entrepris pour y faire face saute d’autant plus aux yeux que tant l’Accord lui-même que la plupart des engagements pris dans son cadre sont indigents. Paul Watson, qui a présidé le GIEC et l’organe équivalent de l’Onu sur la biodiversité, l’a rappelé : « À quelques exception près, les engagements des nations riches, moyennement riches ou pauvres sont insuffisants pour s’attaquer au changement climatique », a-t-il déclaré, tranchant qu’en l’état, les engagements sont « far too little, too late ».

Il sera utile de garder ce verdict catégorique à l’esprit lorsqu’on discutera à l’avenir de l’Accord de Paris et accompagnera les tiraillements auquel le retrait américain ne manquera pas de donner lieu. D’autant plus qu’entre ces engagements et leur mise en pratique, de considérables écarts additionnels se creusent à la faveur des atermoiements, retours en arrière et dilutions qui sont le lot commun des politiques climatiques à travers le monde.

Première puissance industrielle, les États-Unis représentent 13,1 pour cent des émissions anthropiques de gaz à effet de serre. La crainte que le retrait américain ait pour effet une démobilisation des signataires les plus tièdes de l’Accord de 2015, notamment des très gros émetteurs que sont la Chine (29 pour cent, dont treize pour cent à mettre sur le compte de ses exportations vers les pays industrialisés) et l’Inde (sept pour cent), ne peut être écartée. Selon Paul Watson, cela se jouera à quitte ou double : « La Chine et l’Inde pourraient dire ‘Zut, nous allons montrer au monde que nous sommes des leaders sur le climat’. Ou elles pourraient dire ‘Si les États-Unis ne le font pas, nous ne le ferons pas non plus’ ». Il est douloureux que l’avenir de l’humanité se joue sur de telles considérations, dans des pays présidés par de farouches nationalistes.

Ne reste donc, parmi les gros émetteurs, que l’Union européenne qui, malgré le tirage causé par le Brexit et l’attachement au charbon de plusieurs pays de l’Est du continent, Pologne en tête, soit fermement attachée à l’Accord. C’est le seul grand signataire de l’Accord de Paris dont les engagements puissent être jugés suffisants. Mais il n’y a pas de quoi pavoiser. En langage scolaire, suffisant se dit « passable », et dans une classe de cancres, le meilleur n’est lui-même aussi qu’un cancre.

Jean Lasar
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