Gérants de fortune indépendants en Suisse et au Luxembourg

À l’ombre des grands

d'Lëtzebuerger Land du 21.02.2014

Les particuliers fortunés qui, pour diverses raisons, souhaitent placer leur argent en Suisse ou au Luxembourg, se tournent généralement vers les banques qui y sont implantées. Ils ont l’embarras du choix, puisqu’on compte respectivement 312 et 147 établissements dans ces deux pays ! Ils n’ont pas souvent le réflexe de s’adresser à des conseillers indépendants. C’est un grand tort : les professionnels suisses et luxembourgeois sont expérimentés, compétents et ont l’habitude de traiter avec une clientèle internationale.

En Suisse, les gérants de fortune indépendants (GFI) prospèrent discrètement à l’ombre des géants locaux et internationaux du private banking. Il existe environ 3 000 cabinets, soit davantage qu’en France pour une population huit fois inférieure ! Ils gèreraient environ 650 milliards de francs (520 milliards d’euros), un peu plus de douze pour cent de la fortune placée en Suisse. Mais certaines estimations tablent plutôt sur quinze à vingt pour cent.

D’après une enquête menée en 2012 par l’Association suisse des gérants (ASG), auprès de 700 de ses adhérents, les cabinets sont des micro-entreprises, les trois-quarts ayant au maximum cinq collaborateurs. Ils comptent en moyenne 64 clients. La moitié d’entre eux gèrent moins de 76 millions d’euros. La clientèle vient principalement des pays voisins (France, Allemagne, Italie), mais 71 pour cent des GFI ont aussi une clientèle d’autres pays d’Europe. Plus du tiers n’ont pas de clients suisses !

Les GFI suisses, dont le nombre a doublé depuis le milieu des années 1990, traversent une période de grande morosité. Après l’afflux de clients déçus et inquiets venus de grands établissements fragilisés par la crise ou affectés par des scandales (Madoff, vol de données, ...) entre 2008 et 2011, la masse sous gestion stagne. Surtout ils sont de plus en plus soumis à une réglementation à laquelle ils n’étaient pas habitués.

Jusqu’à la fin des années 1990, la profession s’était développée sans contraintes déontologiques ou réglementaires, ni même d’exigences de compétence. Depuis le début du nouveau siècle, les GFI sont supervisés par des associations professionnelles délégataires de l’autorité de tutelle, qui contrôlent le respect de la loi sur le blanchiment, votée en 1997, et celui des « codes de conduite », rendus obligatoires seulement en 2011. Au nombre de sept, ces organismes d’autorégulation (OAR) sont eux-mêmes agréés et audités annuellement par la Finma (Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers) créée en 2009.

Un important changement se dessine avec la future Loi sur les services financiers applicable à partir de 2015. Pour se mettre en conformité avec les standards européens de régulation et avec les directives AIFM et MIF, la Finma envisage en effet de « reprendre la main » et d’assurer directement la supervision des GFI. Au passage leur seraient imposées de nouvelles obligations, comme la détention d’un capital minimum (le chiffre de 160 000 euros est évoqué) une assurance responsabilité civile, un justificatif de compétences et le suivi d’une formation continue. En plus de cela, comme les GFI ont une clientèle internationale, ils voient s’alourdir pour elle les règles à respecter en matière fiscale : renforcement des diligences, échange automatique d’informations, dispositif Fatca.

Plus que le risque commercial c’est le coût de la mise en conformité qui est redouté, de sorte que, depuis plusieurs années on annonce une consolidation du secteur, avec la raréfaction de nouveaux entrants et des regroupements entre GFI. Jusqu’ici elle ne s’est pas produite. Les plus petites structures, celles qui comptent moins de trois collaborateurs (soit la moitié d’entre elles !) ou gèrent moins de huit millions d’euros se sont plutôt appliquées à mutualiser leurs moyens (informatiques ou administratifs) et à développer les partenariats avec les banques, qui leur fournissent les produits et une assistance juridique et technique.

Le paysage luxembourgeois des indépendants est, a priori, assez différent, avec à peine un peu plus de 70 entités agréées pour la gestion de fortune, au sein de la centaine d’ « entreprises d’investissement » définies par la loi d’avril 1993 sur les PSF (Professionnels du secteur financier). Soumis à la CSSF (Commission de surveillance du secteur financier), ils doivent justifier d’un capital de départ de 125 000 euros et d’une expérience ou de diplômes adéquats.

Les cabinets luxembourgeois sont plus importants qu’en Suisse. En ne considérant la clientèle privée (car ils ont aussi une importante clientèle institutionnelle) ils gèrent en moyenne entre 200 et 250 millions d’euros. Contrairement à ce qui se passe dans les banques, où la clientèle gérée en Suisse dispose d’avoirs par personne bien plus élevés qu’au Luxembourg (trois à quatre fois plus), les clients privés des gérants luxembourgeois sont en moyenne moitié plus « gros », selon nos estimations. Cependant le total sous gestion ne représente qu’environ six pour cent des avoirs du private banking au Grand-Duché, moitié moins qu’en Suisse.

Selon une étude comparative menée en 2010 par le cabinet Noveo Conseil, l’offre luxembourgeoise est davantage orientée sur les OPCVM et l’assurance-vie, chose logique compte tenu de la position éminente du pays dans ces domaines, mais elle fait aussi plus de place qu’en Suisse aux produits structurés et aux hedge funds.

Parmi les problématiques communes, indépendamment de l’alourdissement de la réglementation, figurent les problèmes de succession, auxquels vont être assez rapidement confrontés les cabinets créés dans les années 1990 par des banquiers seniors. En Suisse, où plus de la moitié des GFI ont entre 51 et 65 ans, un sur dix étant même plus âgé, un tiers des structures seraient concernées d’ici 2020.

D’autre part, les GFI des deux pays, qui, comme les banques, ont longtemps vécu, surtout au Luxembourg, d’une clientèle frontalière, cherchent eux aussi aujourd’hui à en compenser la diminution par la conquête de nouveaux clients en privilégiant l’Europe de l’Est et du Nord. Pour ce faire, ils sont de plus en plus nombreux à ouvrir des bureaux à l’étranger. Les gérants suisses comptent en profiter pour « monter en gamme » en termes de cibles.

Georges Canto
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