Christian Lepsien

Interfaces, réseaux et mots dièses

d'Lëtzebuerger Land du 22.04.2016

Franck Miltgen aime le longboard et voyager dans son vieux bus VW ; s’il avait le choix, il aimerait discuter avec Yves Klein et Frank Stella. Sté Ternes aimerait rencontrer John Stezaker, Cyprien Gaillard, Marcel Broothaers ou Michael Jackson et se demande qui a besoin d’injustice, de machisme et d’hypocrisie. Enfant, Armand Quetsch admirait Magic Johnson ; aujourd’hui, il est père de deux enfants adorables. Gilles Pegel aimerait prendre une bière avec Michel Majerus, Max Mertens est fort en montage de meubles Ikea et Anina Rubin s’intéresse à la religion... Autant de bribes de vies d’artistes luxembourgeois publiées sur le blog du site Luxartcontemporary.lu, qui se décline aussi dans un fil Instagram. Remarqué dès ses débuts, l’année dernière, alors encore sous le pseudonyme LuxArtLeaks, ce fil présente et promeut des artistes luxembourgeois comme ne le fait aucune institution autochtone : selon des coups de cœur, au gré des rencontres. Qui se cache donc derrière tout ça ?

Christian Lepsien attend derrière son ordinateur portable dans l’espresso bar où nous avons fixé un rendez-vous matinal, avec deux téléphones portables à portée de main. Chemise rayée bleu clair et blanc, sans cravate, cheveux blonds et barbe de trois jours, sourire radieux. Tout juste quadragénaire, il a découvert l’art à 18 ans par un ami et le Luxembourg par sa femme, Cindy Tereba, Luxembourgeoise rencontrée il y a dix ans à Düsseldorf. Économiste de formation, il a travaillé dans le management de grandes multinationales, comme Bertelsmann et Dussmann, emplois qui l’ont mené à travers le globe, dont quatre ans à vivre et travailler à Abou Dabi. Aujourd’hui, il a sa propre société, Artevie, établie en Allemagne et au Luxembourg, fournisseur de services dans le domaine de la consultance de management. « L’art, dit-il, a toujours été pour moi un loisir et un pôle opposé à mon métier. »

Pour Christian Lepsien, qui adore observer et discuter avec les artistes, il y a beaucoup d’interfaces intéressantes entre les deux mondes, l’art et l’économie, qui restent inexploitées. Par exemple cette propension des artistes à toujours profiter de leur insatisfaction pour tout remettre en question. « Or, c’est par la remise en question que naît l’innovation – aussi en entreprise ! » trouve-t-il.

C’est suite à une discussion avec des artistes à Düsseldorf il y a plus d’une décennie de cela qu’il lança son premier grand projet dans le domaine de l’art : ces artistes justement se plaignirent de la difficulté de trouver des ateliers qu’ils pouvaient se payer, du manque d’espaces de travail. « Après y avoir réfléchi et fait des calculs, je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas tellement d’argent pour y remédier... » Ainsi est née la Lepsien Art Foundation, qui, depuis 2007, offre chaque année des résidences d’artistes d’un an à cinq artistes internationaux sélectionnés sur dossier. Ils peuvent travailler gratuitement durant un an à Düsseldorf, qui demeure un des centres de l’art contemporain en Allemagne, ont une exposition à la fin de leur résidence, accompagnée de la publication d’un catalogue et de la possibilité de faire une édition sérigraphique. Si la première année, l’appel engendra 90 candidatures, le dernier appel en a entraîné presque 500. Les artistes doivent avoir moins de quarante ans, car le but de la résidence est de constituer une étape dans le développement de la carrière d’un artiste. « En fait, affirme Christian Lepsien, il ne faut pas chercher de masterplan derrière mes initiatives dans le domaine de l’art. Il s’agit de stations d’une vie, cela se développe de manière organique, parce que j’ai envie de faire. »

Vint donc le Luxembourg, découvert en visitant d’abord sa belle-famille, « et bien sûr, comme partout où je vais, je me suis intéressé à la scène artistique. » Or, premier constat : où peut-on voir la création artistique autochtone ? Aucune galerie, se souvient-il, n’avait à l’époque d’artistes luxembourgeois dans son programme – avec une seule exception –, il ne trouvait guère de livres sur le sujet et les musées et les centres d’art visités ne montraient pas non plus d’artistes luxembourgeois à ce moment-là. « Il n’est pas facile de capter cette scène, de savoir où la trouver... » Il commence donc à aller visiter des artistes dans leurs ateliers, à prendre du temps pour leur parler, faire quelques photos d’ambiance qu’il publie sur les réseaux sociaux d’abord, puis sur ce site. Son premier but : rendre visible cette créativité cachée, dont le niveau, cela Christian Lepsien l’affirme haut et fort, est tout à fait comparable à ce qui se fait ailleurs en ce moment. Des positions comparables, des approches et techniques tout à fait dans l’air du temps, même s’il n’y a pas de véritable « style luxembourgeois ». Les artistes qu’il a visités sont d’âges et de styles très divers, du sculpteur classique Daniele Bragoni à l’artiste média Anina Rubin. Très vite, sa présence ici devint comme une rumeur : qui est cet homme qui s’intéresse davantage à nous qu’aucun curateur autochtone ne l’a jamais fait ? Quel est son intérêt caché derrière tout ça ?

Christian Lepsien rigole quand on lui pose cette question. « Pour le moment, ce que je veux, c’est rendre visible. Rendre attentif à cet art méconnu. Dans une société basée sur l’image et la mise en réseau, je me dis que de promouvoir des artistes, de divulguer des images de leurs œuvres peut forcément les aider. » C’est pour la rapidité et pour atteindre un effet d’essaim qu’il s’est d’abord lancé sur les médias sociaux, où il maîtrise l’art du mot dièse, comme son préféré, #artweloveweshare, qui lui valent une attention respectable. Mais il quitte aussi régulièrement l’univers numérique pour organiser des expositions à la Chambre de commerce, dans ce qu’il appelle Art Cube. Armand Quetsch sera le prochain artiste à y exposer. « J’ai toujours pour ambition de donner une visibilité à des artistes que j’apprécie », explique Christian Lepsien, soucieux de s’adresser à un large public, qui ne soit pas forcément celui de l’art.

Enthousiaste des artistes et de ce que lui apprend leur regard critique en général et de la scène artistique luxembourgeoise en particulier, il a une approche ouverte, curieuse, sans a priori – et sans faire de catégorisation entre les artistes qu’il a rencontrés. C’est pourquoi il trouve l’idée d’un centre d’art dédié aux artistes autochtones pas si mauvaise, « l’idée est bonne, dit-il, si un tel centre pouvait devenir un lieu de rencontre avec l’art. La situation actuelle au Luxembourg est une invitation à faire quelque chose dans ce domaine. » D’ailleurs, Christian Lepsien est en dialogue permanent avec le ministère de la Culture, sans qu’il ne s’en soit encore suivi de projet concret. « On peut apprendre beaucoup des artistes, constate-t-il. En tout cas, je sais que moi, les artistes m’ont appris beaucoup de choses, comme un regard aiguisé sur mon environnement. Je regarde les choses autrement aujourd’hui quand je traverse une ville. »

josée hansen
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